Culture

Poètes ambulants : des vers sur les murs

Article publié le 19 mai 2015
Article publié le 19 mai 2015

Musique, danse, peinture... Et si on parlait de poésie ? Pas de la poésie traditionnelle, mais plutôt d'une nouvelle forme d'expression littéraire. Il s'agit de poètes ambulants, de poètes qui appartiennent au Street Art des années 90. Un graffiti urbain en guise de poésie.

On emploie souvent le mot « ambulant » pour se référer à des chanteurs qui déambulent en partageant leur musique, à des danseurs ou des groupes de danse qui présentent leurs choréographies aux passants en échange de leur bon coeur, ou à des peintres qui montent leur propre galerie d'art dans la rue. Mais que se passe-t-il quand on entend cette expression de « poètes ambulants » ? Peut-on être poète au milieu des trottoirs et des bâtiments ? Cela rompt-il avec le schéma traditionnel de ceux qui couchent leurs vers de leur plume sur le papier ? Ces poètes font-ils partie du monde urbain connu comme le Street Style ou le Street Art, qui est apparu au cours des années 90 ? La réponse à toutes ces questions est oui.

Les sages poètes de la rue

Aujourd'hui, je veux vous parler de Acción Poética (AP), un mouvement littéraire urbain qui réunit un grand nombre de poètes ambulants qui sont en train de faire le tour de la planète. Il s'agit d'un mouvement dont le phénomène littérario-mural parle de panneaux publicitaires et de murs écrits qui transmettent un message poétique avec des vers exprimés sur des murs dans la rue. Son fondateur est Armando Alanis Pulido, qui, en 1996, a commencé à diffuser ces messages poétiques à travers des murs et des parois de la ville de Monterrey (Mexique). Depuis, Armando a rempli plus de 7000 murs de poésie dans sa ville natale pendant 15 ans. Son travail a été reconnu à de multiples occasions, comme, par exemple, lorsque lui furent remis le Prix des Arts de l'Université Autonome de Nuevo León (2005) et le Prix National de Poésie Jeune Ubaldo Ramos (1998), entre autres.

Le contenu des vers sont principalement des pensées sur l'amour et des phrases profondes et optimistes créées par ceux qui les expriment, même si ceux-ci citent aussi parfois des écrivains célèbres de la trempe d'Octavio Paz ou de Jaime Sabines. Généralement, le scénario de ces poètes est un mur blanc peint de lettres noires en remplacement du traditionnel papier-stylo. Les phrases contiennent rarement plus de 8 mots. Tel qu'ils l'affirment, il s'agit d'une sorte de micropoésie. À la fin de chaque phrase, on peut trouver la signature de Acción poética - en majuscules dans la partie inférieure du mur - et le nom de la ville dans laquelle on se situe est parfois inclus.

Mais Acción Poética ne s'arrête pas là. Elle compte actuellement plus de 3500 parois écrites aux alentours de la zone métropolitaine de l'État de Nuevo León, et a gagné d'autres villes du pays comme la ville de Mexico et Guadalajara. De même, elle s'est étendue à d'autres pays hispanophones comme l'Argentine, le Chili, le Panamá et l'Espagne. Par ailleurs, de nombreux groupes de poètes ambulants continuent de répandre ce phénomène littérario-urbain, comme cela se passe par exemple au Chili, qui dispose d'un groupe d'étudiants-poètes ambulants, ou en Argentine, où des amis armés de pinceaux et de pots de peinture noire habillent les parois et murs de poésie, et dont le coordinateur est Fernando Rios Kissner.

Déshabiller les âmes

Les deux groupes partagent une caractéristique : avant d'exprimer leur propre poésie, ils peignent dix murs avec des vers de Armando Alanis Pulido - poète qui les inspire et fondateur de AP - afin de lui rendre hommage. Et le plus important est qu'aucun mur ou paroi n'est peint de manière illégale. Tous demandent au préalable l'autorisation de réaliser leurs oeuvres, qu'il s'agisse d'Armando ou de tous les groupes de AP au Pérou, en Bolivie, à Buenos Aires, en  Murcie, à Madrid, au Vénézuela, au Nicaragua, ou dans tout autre endroit d'une longue liste.

Comme si cela ne suffisait pas, AP possède des normes, des règles et des principes qu'il faut respecter pour pouvoir faire partie de ce mouvement massif. D'une part - et cela est important - on demande aux artistes de continuer à faire vivre activement le mouvement et d'informer sur le fait que l'on sollicite toujours au préalable l'autorisation avant de pouvoir peindre les murs. De plus, on n'accepte pas d'argent, seulement des dons de peinture (blanche et noire), de pinceaux et de murs, qui sont les trois aspects essentiels de ce phénomène. D'autre part, les phrases sont choisies en accord avec le mur, le contexte et la rue, et on offre toujours au propriétaire la possibilité de choisir sa propre phrase. Pour finir, ces phrases ne doivent pas contenir plus de 8 mots, pour garantir une visibilité rapide et effective, ce qu'ils appellent la micropoésie. S'il y a une donnée à prendre en compte, c'est qu'en 2014, Acción Poética a atteint 110 villes mexicaines et un total de 26 pays.

Pouvons-nous alors parler de poètes ambulants ou simplement de poètes, comme Armando, dont l'unique prétention est de montrer leurs créations en faisant ce qui leur plaît le plus, à savoir de la poésie de manière gratuite et accessible à tous les publics ? Le diffuseur argentin Fernando Rios Kissner, signalé par le coordinateur du cône sud Alanis Pulido, a déclaré : « Nous écrivons de la poésie qui est lue par des milliers de personnes, bien plus que celles qui seraient sur le point d'acheter un livre de poésie du type de ceux que l'on ne montre même pas dans les grandes chaînes de librairies. Il ne serait peut-être pas maladroit ou scandaleux de considérer comme de l'art ce type d'expression libre et originale dans son état le plus pur, un art qui habille les rues de très nombreuses villes et qui fait parler les hommes à l'infini. Comme l'a dit quelqu'un un jour, "l'art est l'expression de l'âme qui désire être écoutée" ». C'est précisément ce que prétendent ces poètes urbains : déshabiller leurs âmes aux yeux des passants d'une manière unique.

« La poésie fait partie du paysage urabin »

On ne peut nier l'évidence : le phénomène de graffiti poétique s'étend à pas de géant grâce, en partie, aux réseaux sociaux comme Facebook, Twitter, Pinterest et Instagram, où chaque jour sont publiées des centaines de photos et où l'on informe les lecteurs sur les événements à venir afin qu'ils puissent participer et contribuer à ce qu'ils appellent la « poésie urbaine ». De plus, un film documentaire appelé Llueve Poesía (Il pleut de la poésie) a été tourné. Il parle de Armando Alanis et de son projet Acción Poética, dont l'objectif principal n'était ni plus ni moins que de mettre en lumière les problèmes d'une ville obscure comme Monterrey. Tel que le signale Alanis Pulido, « l'idée est que la poésie fasse partie du paysage urbain », même si l'on peut aussi considérer Acción Poética comme un projet qui promeut la lecture et la survie de certaines valeurs.

Actuellement, AP est également en train de développer le projet Paz por México qui, par l'intermédiaire de coordinateurs, consiste à visiter 100 villes et à peindre 100 murs ou parois avec des phrases et/ou des poèmes d'Octavio Paz. Chaque panneau comporte en plus une image en noir et blanc d'Octavio et la signature de Acción Poética en majuscules dans la partie inférieure du mur. Chaque groupe, sous la responsabilité d'un coordinateur, publie des photos de ses murs sous le hashtag #SinPoesíaNoHayCiudad (#SansPoésiePasDeVille), la phrase caractéristique de Alanis Pulido.

Les armes de création massive avancent à un rythme accéléré et la poésie est déjà dans les rues. La question est maintenant de savoir jusqu'à quand durera cet arc-en-ciel de vers ? Sommes-nous face à une nouvelle ère poétique ?