Culture

Piazza Vittorio : voyage dans l’ascenseur de l’intégration

Article publié le 15 décembre 2011
Article publié le 15 décembre 2011
La Piazza Vittorio Emanuele est-elle encore l’exemple par excellence de l’intégration, ou bien doit-elle céder aux provocations de la « culture chinoise de la camelote » ? Voyage littéraire et musical à travers le quartier de l'Esquilino, au cœur du quartier multiculturel romain.

« Je suis le dernier Italien dans une mer de Chinois. Et vous voulez m’expulser de mon magasin sous prétexte que je ne peux pas payer mes impôts ? Comment la ville de Rome peut-elle laisser faire cela ? » Sur la vitrine d’une friperie de la Piazza Vittorio est affichée une lettre de réclamation. Le propriétaire y déplore la situation dans son quartier, qui serait devenu un véritable Chinatown romain au cours des dernières années. Bienvenue sur la Piazza Vittorio, cette place qui se situe au cœur du quartier multiethnique le plus connu de Rome, sur la colline de l’Esquilin, et à deux pas de la gare centrale, Termini. Tout autour de la place sont réparties une multitude d’échoppes de pacotille – 100% polyester – et de snack-bars. Presque tous sont estampillés de caractères chinois et sont spécialisés dans la vente de bijoux et vêtements bas de gamme ou dans la restauration rapide.

©Ehsan Maleki

Ascenseurs de l’intégration et orchestres

Dans le bestseller d’Amara Lakhous paru en 2006, Scontro di civita per un ascensore in Piazza Vittorio(Choc des civilisations pour un ascenseur Piazza Vittorio), traduction française parue en 2007], les Chinois du quartier sont une nouvelle fois remis à leur place : « On m’a dit que les Chinois mangeaient du chien et du chat. Maintenant que je vous ai dit tout ça, il ne fait plus aucun doute que les Chinois ont enlevé et dévoré le pauvre Valentino ! » L’auteur d’origine algérienne a lui-même longtemps vécu sur la fameuse Piazza. Dans son roman, il dépeint une affaire de meurtre (l’assassinat de Valentino, ndlr) dans le célèbre quartier multiculturel de la ville de Rome et fait se confronter les cultures diverses et les clichés qui caractérisent le quotidien de la Piazza Vittorio. « J’arabise l’italien et j’italianise l’arabe. » voilà les mots qu’il emploie pour décrire son style d’écriture particulier, dont le succès lui a d’ailleurs valu l’adaptation cinématographique du roman par Isotta Toso.

L’un ou l’autre des habitants a beau se plaindre de l’invasion des immigrants chinois, il n’en reste pas moins que ce quartier multiethnique de Rome a, à force de travail acharné, mis en œuvre des initiatives culturelles qui se sont soldées par une bonne réputation en matière d’intégration. L’année de la parution du roman d’Amara Lakhous a également vu la réalisation d’un documentaire/comédie musicale, L’Orchestra Di Piazza Vittorio(L’Orchestre de la Piazza Vittorio) qui relate l’histoire du célèbre orchestre issu du quartier et dont les membres viennent des quatre coins du monde. La recherche impossible du son parfait et du jeu collectif de différentes cultures est l’idée originale d’Agostino Ferrente. Après la fermeture du cinéma d’art et d’essai « Apollo 11 » en 2002, cet Italien a fondé l’association éponyme dans le but de lutter contre le déclin culturel de la Piazza Vittorio. Les seize membres, originaires de onze pays différents, ont rapidement obtenu une reconnaissance internationale et l’idée de la Piazza s’est exportée dans d’autres pays. Le succès et la commercialisation de cette idée leur sont peut-être monté à la tête : désormais, l’association et l’orchestre suivent des chemins séparés.

De Lampedusa aux salles obscures de Rome

Pour autant, cela n’a pas empêché Agostino Ferrente de continuer d’avancer. Au cinéma Piccolo Apollo, abrité par une école, je rencontre les trois membres de l’association : Agostino lui-même, Greta De Lazarris et Maria Teresa Tringali. Ils sont auteurs, musiciens, producteurs ou réalisateurs et organisent des projections de films dans le quartier. Maria décrit leur mission en ces termes : « Nous présentons un autre monde, une autre musique, d’autres livres et de nouveaux talents. » L’équipe souhaite, à travers des documentaires, informer le public sur différentes cultures et modes de vie tout en favorisant avant tout l’échange. À cet effet, l’accès doit bien entendu rester gratuit, comme le confirment les organisateurs. Aujourd’hui, c’est le documentaire I nostri anni migliori (Nos plus belles années) qui est au programme, agrémenté de popcorn, de chips et de vin prévus pour les spectateurs. Tous les sièges du cinéma sont occupés, certains des hôtes se sont même assis par terre. À l’écran, nous accompagnons cinq réfugiés qui se sont retrouvés dans des centres d’accueil du sud de l’Italie. Ils avaient fuit leur pays après le renversement du dictateur tunisien, Zine el-Abidine Ben Ali, et sont arrivés, en bateau, sur l’île de Lampedusa entre février et avril 2011.

Aujourd’hui à Rome, un citoyen sur huit est de nationalité étrangère, informe le rapport de 2011 sur l’immigration rédigé par Caritas Roma. La plupart des immigrés de la ville viennent de Roumanie (21,6%), des Philippines (10%), du Bangladesh (4,7%) et de Pologne (4,4%). Les immigrants chinois se positionnent seulement en cinquième place et forment aujourd’hui 3,9% de la population romaine. Entre 1961 et 1991, le quartier de l’Esquilino a lui-même subi une hémorragie démographique, passant de 42 000 à 24 000 habitants. Parler de surpopulation due à l’immigration chinoise serait dès lors exagéré, comme le souligne Salvatore, un bloggeur.

Quelques rues plus loin, sur la Via Bixio, l’Esquilino Young Orchestra, un groupe de théâtre hétéroclite, se retrouve dans la Scuola Di Donato, première école d’intégration de la capitale. Il devait s’agir au départ d’un projet strictement musical – sorte de rejeton de l’Orchestra Piazza Vittorio. « Nous voulons que les gens voient la diversité comme quelque chose de positif. Nous ne sommes qu’un » explique Juri, 20 ans, l’un des étudiants. Il traduit notre conversation en anglais à l’attention de ses camarades. Et Ali d’ajouter : « Nous ressentons la même chose. Nous ne ressentons pas les choses en français ou en italien. C’est le sentiment derrière le mot qui compte. »

A droite, le trio : Ferrente Agostino, Maria Teresa Tringali et Greta De Lazarris

Au début, ce n’était pas toujours simple, confie Moni Ovadia, directeur artistique : « Nous devions instaurer une certaine confiance. Ce sont des immigrants, souvent issus de familles mixtes. Ce sont des Italiens, des Chinois, des Turcs. Grâce aux cours, grâce au théâtre, grâce à la musique et au mouvement, nous avons pu construire une relation. » Selon Moni Ovadia, les problèmes sont à imputer au seul manque de dialogue. C’est justement sur ce dialogue que l’on table ici : « L’art, c’est l’intégration », résume Antonio Vignera, l’un des professeurs.

L’intégration peut se faire tant sur la Piazza Vittorio qu’à un niveau bien plus banal, comme nous l’explique Asha Sabrie, journaliste pour Look out-TV, chaine de télévision sur internet qui se concentre principalement sur des thèmes multiculturels. De fait, les Romains effectuent de véritables pèlerinages sur la colline de l’Esquilin pour s’y procurer des produits bon marché. Et pas uniquement sur le célèbre Mercato di Piazza Vittorio (marché de la place, ndlr), où l’on peut acheter des aliments et des épices ainsi que des marchandises venant peu ou prou du monde entier. Les emplettes seraient « une occasion d’entrer en contact », ajoute Asha, « car tout ici coûte trois fois rien. »

©Ehsan Maleki

Cet article fait partie de Multikulti on the Ground 2011-2012, la série de reportages réalisés par cafebabel.com dans toute l'Europe. Pour en savoir plus sur Multikulti on the Ground. Un immense merci à toute l'équipe de cafebabel Rome.

Photos : Une ©Orchestra di Piazza Vittorio; Toutes photos dans le texte ©Ehsan Maleki; ©Christina Heuschen Vidéos: Scontro di civita per un ascendore in Piazza Vittorio (cc)RBcasting/Youtube; Documentaire sur l'orchestre (cc)luckyredfilm/Youtube