Culture

Paula Bonet : « je communique en créant des images »

Article publié le 19 juin 2014
Article publié le 19 juin 2014

A mi-che­min entre nos­tal­gie et op­ti­misme, en­trons dans l'uni­vers créa­tif de Paula Bonet, l'illus­tra­trice va­len­cienne qui a fait d'In­ter­net une ga­le­rie qui lui per­met d'être tou­jours plus proche de son pu­blic. Elle nous parle de mai­sons sans bras, de cre­vettes en pa­pier et de son nou­veau livre, qu'elle a écrit et illus­tré.

Contem­pler une illus­tra­tion de la dé­sor­mais re­nom­mée Paula Bonet, c'est se re­gar­der soi-même, et par­fois en­trer dans une ré­flexion in­tense. Comme cette femme, im­mo­bile face à un mi­roir, qui ré­pare son coeur au­quel elle de­mande qu'il ne s'ar­rête ja­mais. Ou cette deuxième qui at­tache à ses che­veux rouges d'autres mèches, longues elles aussi, mais plus sombres, qu'elle vient de trou­ver par ha­sard dans sa douche. « La quan­tité d'images que nous consom­mons chaque jour et la vi­tesse à la­quelle tout ar­rive ne nous per­mettent pas de nous ar­rê­ter un ins­tant pour sa­vou­rer l'instant présent, ou en souf­frir, ou en prendre sim­ple­ment conscience », af­firme Paula Bonet, qui vient de pu­blier son pre­mier livre, qu'elle a entièrement écrit et illustré. 

Bien qu'elle tra­vaille de­puis long­temps avec des images et des textes sur un même sup­port, « en cher­chant à faire que l'un et l'autre se com­plètent », dans Qué hacer cuan­do en la pan­ta­lla apa­re­ce The End [Que faire quand The End s'af­fiche sur l'écran, ndlt] ( Editions Lun­werg , 2014), elle a fi­na­le­ment laissé libre cours à ses deux pas­sions ar­tis­tiques. Elle voulait « tres­ser quelque chose de moins im­mé­diat, de plus tra­vaillé, où l'illus­tra­tion et la lit­té­ra­ture fu­sionnent et créent un tout plus dense », confie-t-elle, avant de conclure : « oui, il est pos­sible que cette oeuvre contienne im­pli­ci­te­ment une forme très libre de narration. »

Mai­sons sans bras et crevettes en papier

Les traits des mines 0,5 mi­li­mètres, l'encre de chine, ou les coups de pin­ceau d'aqua­relle tur­quoise et rouge si ca­rac­té­ris­tique du style de Bonet, ha­billent cha­cune des qua­rante his­toires que ce livre ren­ferme.

Cer­taines sont nos­tal­giques, comme celle de cette mai­son qui semble avoir été am­pu­tée d'un bras parce que « tu n'es plus là ». D'autres sont énig­ma­tiques, comme celle de cette femme ha­bi­tuée à man­ger seule, qui capte finalement le vi­sage et le sou­rire de la per­sonne oc­cu­pant le siège vide face à elle. D'autres en­core sont amu­santes et pleines de ma­lice, comme celle de ce petit gar­çon si fou de cre­vettes qu'il finit par en man­ger une en pa­pier. Bonet avoue qu'il lui est dif­fi­cile de choi­sir parmi ses propres des­sins celui qu'elle pré­fère. Peut-être « en fai­sant un ef­fort » et en se lais­sant por­ter par son côté « le plus in­time » pour­rait-elle se dé­ci­der pour le per­son­nage mas­cu­lin de Cómo cru­zar un río [Com­ment tra­ver­ser un fleuve, ndlt] (l'histoire n°12), parce qu'il re­pré­sente « un ami dis­paru trop tôt » dont elle aime se sou­ve­nir aussi sou­vent que pos­sible. Llo­rar mares y que se te que­den den­tro [Pleu­rer des mers de larmes qui res­tent à l'in­té­rieur de toi] (l'his­toire nº 36), où l'on voit une femme sub­mer­gée par l'océan et les ani­maux qui y vivent, est une autre de ses illus­tra­tions fa­vo­rites. « Ce des­sin a inau­guré une nou­velle étape de mon tra­vail », ex­pli­que-t-elle. Bien que sa for­ma­tion ar­tis­tique se soit cen­trée sur la pein­ture à l'huile et la gra­vure (gra­vure sur cuivre, gra­vure sur bois et li­tho­gra­phie), elle a com­mencé à par­tir de 2009 à s'aven­tu­rer dans le do­maine de l'illus­tra­tion. « Créer des images, c'était ma ma­nière de com­mu­ni­quer, et j'avais be­soin de ga­gner du temps. Je ne pou­vais pas consa­crer trois jour­nées à une idée qui me sem­blait im­por­tante à cet ins­tant même », ajoute-t-elle.

« internet a chamboulé le monde de l'art »

Les traits qui dé­fi­nissent le style de Paula Bonet sont ap­pa­rus presque im­mé­dia­te­ment : l'usage de tons rouges, qu'elle as­so­cie elle-même « au sang, à la vi­ta­lité et à la force », la dé­li­ca­tesse de chaque dé­tail, et le soin avec le­quel elle es­quisse la che­ve­lure des per­son­nages de ses oeuvres. Elle pré­tend avoir du mal à théo­ri­ser ses créa­tions, même si mal­gré tout elle af­firme que la ma­jo­rité des dé­noue­ments font plus par­tie de la forme que du contenu. « Quand je des­sine, j'es­saie de ra­con­ter une his­toire, et, par exemple, le soin ac­cordé aux che­veux est tout à fait anec­do­tique », admet-elle.

Lorsque la jeune femme pu­blie une de ses illus­tra­tions sur les ré­seaux so­ciaux, les ré­ac­tions ne se font pas at­tendre. Cette même se­maine, elle a reçu 814 likes quelques se­condes après avoir posté une es­quisse sur son compte Ins­ta­gram. « In­ter­net n'est pas la meilleure ga­le­rie d'art où j'ai eu l'oc­ca­sion d'ex­po­ser mon tra­vail, mais c'est bien celle qui m'a le plus per­mis de me rap­pro­cher du pu­blic », pré­cise-t-elle. « In­ter­net a pro­vo­qué un chamboulement dans toute l'or­ga­ni­sa­tion des ga­le­ries telle que je la connais­sais lorsque j'étu­diais les Beaux Arts. Le système doit maintenant se réinventer », déclare-t-elle.

C'est cette nou­velle gé­né­ra­tion de créa­teurs, à laquelle appartient Paula Bonet, qui pour­rait être à l'ori­gine d'un chan­ge­ment de modèle dans le monde de l'Art. C'est elle qui, peut-être, met­tra fin à l'éli­tisme tou­jours lié à cette dis­ci­pline.