Culture

Opéra : donner des ailes à l’Europe

Article publié le 2 juillet 2007
Article publié le 2 juillet 2007
Cela devait être un projet unique en Europe, un opéra joué simultanèment dans 5 villes du continent. Mais l’Europe s’est faite rare pendant la représentation de ‘Saint-Kilda – L’île des hommes-oiseaux’ le 22 juin dernier à Valenciennes.

Des gazouillis d’oiseaux et un inhabituel brouhaha de sonorités étrangères remplissent la salle. Un décor dans des tons froids gris-bleu représente les falaises abruptes d’une île presque oubliée, à l’extrême nord de l’Europe.

De chaque côté de la scène, les images défilent sur de grands écrans : elles arrivent en direct de Saint-Kilda, filmées en simultané par le journaliste français Gilles Combet. Sur les rideaux transparents tendus au centre de la scène sont inscrits 6 noms de lieux, reliés ce soir par la musique, le chant et les projections vidéo : Saint-Kilda et Stornoway (Ecosse), Valenciennes (France), Hallstadt (Autriche), Mons (Belgique) et Düsseldorf (Allemagne). ‘St Kilda – L’île des hommes-oiseaux’ devait être un opéra « ubiquiste », selon les mots de Lew Bogdan, qui a conçu et écrit l’œuvre.

A l’origine de la pièce, l’histoire des Saint-Kildans. Au 18ème siècle, les derniers insulaires doivent quitter cet archipel de quatre îles, situées dans les Hébrides occidentales, en Ecosse. Jusqu’alors ils avaient réussi à vivre sur ces confettis de terre aux rochers escarpés, presque deux fois plus hauts que la Tour Eiffel. Et ce grâce à une vie en communauté, seul moyen pour ces pêcheurs et éleveurs de s’adapter à ce milieu inhospitalier.

Au fil du temps, les Saint-Kildans finissent par se spécialiser dans l’exploitation des oeufs pondus par les oiseaux de mer. Installés à proximité des falaises le long, ils se laissaient descendre avec des cordes pour récupérer les œufs dans les nids.

Histoire du « bout de monde » européen

C'est ce décor – aujourd’hui classé au patrimoine culturel mondial de l’UNESCO – qu’a choisi Lew Bogdan pour introduire la question européenne au centre de son travail. « Saint-Kilda, même aux périphéries de l’Europe, fait partie de l’Europe », explique le metteur en scène, un Européen convaincu qui a longtemps dirigé un théâtre en Allemagne.

Il y a 5 ans, Bogdan est marqué par la lecture d’un article du quotidien The Observer, écrit par la journaliste britannique Jay Griffiths : l’histoire d’une «miette d’Ecosse » perdue dans l’Atlantique nord et menacée par l’industrie pétrolière.

Comme un éclair, l’inspiration surgit. Le metteur en scène a alors la vision « de sensibiliser un public assez large en Europe à cette histoire magnifique des St Kildans, également surnommés ‘the birdmen’, alias les hommes-oiseaux.. » L’Europe sera incarnée dans les lieux retenus pour les représentations, des endroits soigneusement placés le long du trajet d’une ancienne route celtique.

« Nous allons prendre conscience avec Saint-Kila de la fragilité des civilisations humaines qui peuvent disparaître aussi vite et aussi simplement que cela et nous avons beaucoup à apprendre de cette culture insulaire », explique Bogdan.

Son homologue allemand, Frank Schulz, responsable du projet à Düsseldorf, voit également dans Saint-Kilda l’histoire exemplaire du choix de rester ou de partir : « en raison des changements climatiques, les Allemands devront probablement se poser la même question dans 50 ans », ajoute-t-il, citant ensuite les villes d’Hambourg et de Brême.

Ceux qui murmuraient à l’oreille des oiseaux

« La vie d’un Saint-Kildan seul n’est pas concevable. La survie n’est possible qu’avec des individus membres d’un groupe », précise encore Frank Schulz. Le metteur en scène allemand a ainsi choisi de placer le chœur au centre de la scène du ‘Medienhafen’ à Düsseldorf, afin que la communauté des insulaires soit le point central de la représentation.

Au ‘Phénix’, le tout nouveau théâtre de Valenciennes, Tatiana Stepantchenko, une metteur en scène russe, a décidé elle de placer le combat pour la survie nue mais aussi l’amour des oiseaux au coeur de son adaptation : le tout dans une danse verticale, mélange de saut à l’élastique, d’escalade et de danse moderne.

Sur scène, les danseurs issus de la compagnie parisienne ‘Retouramont’ planent avec une légèreté à couper le souffle, au son des chants que l’Ecossaise Anna Murray interprète en gaélique, accompagnée par un chœur qui chante en anglais. Quatre habitants de l’île racontent en même temps l’histoire de Saint-Kilda tandis qu’en arrière-plan défilent les vidéos du passé historique de l’archipel et d’une nature indomptable.

Pour Lew Bogdan, si la mise en scène française n’est « pas empreinte de naturalisme, elle reste une sorte d’impressionnante fresque géante sur ces ‘hommes-oiseaux’». Le destin des ces insulaires migrants malgré eux reste le leitmotiv de l’œuvre jusqu’à la fin de l’opéra.

L’Europe : la grande absente

Malgré un spectacle réussi et une salle quasiment au complet, l’Europe reste la grande absente de la soirée. « L’omniprésence » poétique annoncée et rendue possible grâce aux satellites et à la technologie internet du haut débit s’est limitée à quelques images filmées en direct sur l’île écossaise. Nulle interaction avec les quatre autres lieux de représentation. En cette soirée exceptionnelle, plus qu’être montrée, l’Europe se devinait.

Pourtant la Commission européenne a estimé que le projet de Bogdan était un pas de géant dans la conservation de la culture européenne, lui attribuant pour l’occasion plus de 800 000 euros de subventions [dans le cadre du programme ‘Culture 2000’]. Ce généreux soutien a généré de nombreuses critiques dans la presse britannique. En Ecosse, certains suggèrent que les fonds auraient mieux faits d’être investis directement à la conservation de la langue gaélique.

Une critique que Bogdan n’accepte qu’avec méfiance : « ce sont des conneries et des remarques de pisse-froid. C’est toujours ceux qui ne font rien qui ensuite viennent critiquer. Personne ne les a empêchés de faire eux-aussi des projets à présenter à la Commission européenne et de trouver encore de l’argent par ailleurs. Il aura fallu que ce soit un Français qui s’empare de ce sujet, pour que toute l’Europe -au moins 5 pays et des centaines de personnes associées au projet sans oublier la couverture médiatique et les milliers de spectateurs- aujourd’hui parle de cette langue et de cette culture. »