Culture

Newsha Tavakolian, zoom sur l’Iran

Article publié le 5 septembre 2006
Article publié le 5 septembre 2006
Alors que le 19ème Festival Visa pour l’Image de Perpignan vient de s’ouvrir, rencontre avec Newsha Tavakolian, 25 ans, photojournaliste iranienne. Sur pellicule, elle immortalise l'autre visage du Moyen-Orient, celui des femmes.

Newsha Tavakolian a parcouru la Syrie, l'Arabie Saoudite, le Pakistan, le Liban, l'Irak occupé et l'Iran. Son dernier reportage, ‘Mères de martyrs’, est une série de portraits de femmes brandissant les photos de leurs fils tombés au combat, durant la guerre entre l'Iran et l'Irak. « Ces mères ont trouvé un semblant de réconfort en éprouvant un certain orgueil à ce que leurs enfants soient morts pour défendre leur patrie. Mais aujourd'hui, alors que la révolution tourne court, elles commencent à se demander s'ils n'ont pas sacrifié leur vie en vain », explique Tavakolian. ‘Iran’ est une œuvre très différente. On y voit de jeunes Iraniennes aux vêtements moulants, arborant d'immenses lunettes de soleil, les cheveux en partie dissimulés sous des voiles.

Juillet 2006 : Newsha Tavakolian participe aux 10ème Rencontres internationales de photojournalisme de la ville de Gijón, en Espagne. Nous nous sommes données rendez-vous dans la salle à manger plus qu'animée de l'un des hôtels où sont descendus certains des participants au concours. Il est présidé cette année par le prix Pulitzer, Javier Bauluz et se tient au même moment que la ’Semana Negra’, festival multiculturel qui rassemble chaque année plus d'un million de personnes dans cette ville du nord de la péninsule ibérique.

De standardiste à photographe, il n’y a qu’un pas

C'est grâce à un cours auquel elle s'était inscrite que Tavakolian découvre la photo à l'âge de 16 ans. « Jusque-là, je voulais être chanteuse », se souvient-elle. À plusieurs reprises au cours de notre entretien, je l'entends fredonner. Tout en observant ses clichés, je me surprends à penser qu’en même temps qu’elle appuyait sur l’obturateur, elle composait la bande son de ses sujets.

Un jour, quelqu’un lui dit qu'elle a le potentiel pour travailler dans la photo. « Je suis alors allée quotidiennement, inlassablement, pendant un mois, mendier un poste à la rédaction du journal de ma ville. J'ai fini par en obtenir un. C'est comme ça que je suis devenue standardiste », m'explique la jeune femme avec force grimaces amusées. Elle me regarde d'un air rieur et me lance : « Au bout de quelques mois, je me suis entendu dire que malgré mes compétences, ma voix était vraiment trop enfantine », conclut Tavakolian. Résultat : elle est promue photographe.

La liberté, une lutte de tous les jours

Neuf ans ont passé depuis ses débuts. Neuf années durant lesquelles elle n'a vécu que pour témoigner des bouleversements profonds qui ont secoué son pays et marqué sa vie à jamais. « Cela faisait quatre décennies que l'Iran n'avait connu aucun changement. Pourtant, en dépit du chemin qu'il nous reste à parcourir, la situation s'est nettement améliorée ces dix dernières années, notamment celle des femmes. Mais le gouvernement n'y est pour rien et c'est à nous seules que nous devons ces progrès. Nous n'avons jamais abandonné et avons continué de nous battre jour après jour pour notre liberté. Les universités et les rédactions de journaux comptent aujourd'hui une majorité de femmes. Il y en a même qui conduisent des taxis », affirme Tavakolian, choisissant ses mots avec soin tout en traçant des traits sur la nappe en papier.

Elle connaît bien les milieux occidentaux. Elle a travaillé entre autres pour le New York Times, le Stern, Newsweek, le Figaro et Time Magazine et a été distinguée par le National Geographic. L'édition américaine de Marie Claire l'a même classée parmi les neuf femmes de l'année.

C'est par souci de rendre justice à une réalité qu'ignorent la majorité des médias occidentaux qu'elle mesure chacune de ses réponses. Elle reprend : « deux cents personnes manifestent quotidiennement en Iran contre l'ingérence américaine. Toujours les mêmes, recrutées et payées par le gouvernement. N'allez surtout pas croire que les gens normaux passent leur temps à brûler des drapeaux américains en signe de protestation. C'est hélas ce qu'on cherche à vous faire croire et c'est pour cela que la tension monte. »

Dialogue et union

Dans le domaine politique, la jeune femme a des idées bien précises. Elle les expose de façon claire et structurée, précédant chacune de ses phrases d’un « Je ne fais pas de politique mais… ». Ainsi, lorsque je m'aventure sur le terrain glissant du nucléaire iranien, elle se lance dans une longue tirade passionnée: « l'opinion publique iranienne est divisée en deux groupes. D'un côté, ceux qui soutiennent le programme d'enrichissement de l'uranium et qui considèrent que l'Iran jouit des mêmes droits que les États-Unis dans ce domaine et de l'autre, ceux pour lesquels il est trop dangereux de poursuivre dans cette voie en raison de l’instabilité même du gouvernement. Même s’ils sont soucieux de trouver un équilibre entre liberté et sécurité, les Iraniens continuent de mener une vie normale, d’aller au cinéma, en discothèque, prendre un café entre amis... ».

Ses photos, d’anonymes presque exclusivement, « parce que le changement ne pourra venir que de l’union entre les citoyens, et les jeunes en particulier », viennent appuyer ses propos. C’est dans cette optique que Tavakolian et cinq autres photographes venus d’Afrique du Sud, de Géorgie, du Brésil, de Thaïlande et d’Espagne ont fondé « une association, pour se faire entendre et donner la parole à travers la photo à toutes ces femmes qui souffrent dans le monde entier ». Leur credo : connaître pour comprendre et faire bouger les choses.

C’est cette maxime qui paraît dicter la conduite et les choix professionnels de la jeune photographe depuis ses débuts puis l’avoir incitée à couvrir le conflit irakien. «Je me suis souvenue de la guerre entre l’Iran et l’Irak et l’amertume qui a subsisté longtemps après. L’Irak était pour nous le pays interdit, glisse t-elle, », mélancolique. «Il m’a semblé que je devais photographier les événements et apprendre à connaître les gens qui les vivaient. Je me suis rendue compte que je me sentais proche du peuple irakien et que tout ce qui avait pu nous opposer faisait désormais partie d’un passé révoluconfie longuement mon interlocutrice.

Car Newsha Tavakolian regarde résolument vers l’avenir et espère que l’Europe sera à la hauteur des espérances que placent en elle les Iraniens. « Les miens ont un profond respect pour le Vieux Continent. Elle est pour eux une alternative au modèle américain, une amie occidentale avec laquelle le dialogue est possible », conclut-elle, pleine d’espoir.