Culture

Netflix and Chill : expression à la demande

Article publié le 20 juillet 2017
Article publié le 20 juillet 2017

Un soir d'hiver qui sent la camomille ? Un lendemain de cuite sous Doliprane ? Ou simple envie furieuse de binger ? Peu importe l'occasion, les séries diffusée par Netflix font souvent le larron. À tel point qu'une expression symbolise désormais parfaitement cette plénitude de glande devant Narcos ou Stranger Things. Mais si on sait ce que ça fait, reste à savoir d'où ça vient.

Débutons avec un peu d’histoire. Saviez-vous que l’ancêtre direct de « Netflix & chill » remonte à la fin du XIXe, siècle d’introduction de la notion d’espace privé, sous la forme de « Want to come up and see my etchings? » (Tu veux venir voir mes estampes, ndlr) ? Et oui, à l’époque, les estampes étaient LE prétexte à se retrouver seul avec l’élu(e) de votre cœur. Comme quoi, rien ne s’invente, tout se recycle.

Mais revenons à Netflix. Pas besoin d’avoir lu tout Naomie Klein pour savoir que la puissance d’une marque est fortement corrélée à sa puissance d’évocation : quoi de mieux pour coloniser l’espace mental du consommateur que les produits culturels et le langage ? La plateforme de streaming n’en est pas à son premier coup d’éclat, notamment avec le passage dans la langue populaire du « binging » (se goinfrer, ndlr) , « Netflix & chill » l’emmène sur un terrain décorrelé de son activité principale : la télévision. Expression substantivée jusqu’à devenir verbe, elle fait référence directe à Netflix tout en la dépassant: plus besoin d‘avoir véritablement accès au service pour textoter « Netflix & chill ;) ? ». Le tour de force « super antonomase » est remarquable : en passant dans le langage courant, « Netflix & chill » a tout simplement réinventé le champ lexical de la baise.

Histoire du lol

En l’an de grâce 2007, Netflix décide de diversifier ses activités de l’envoi de DVD à domicile à la plate-forme de streaming. Grand bien lui en a pris. Les archéologues du Net font remonter la première occurrence de l’expression « Netflix & chill » à 2009 au sein du Black Twitter, soit un vivier de tendances bien connu des marketeurs en manque de bonnes idées.

À ce moment, et ce jusqu’en 2012, la tournure ne présente aucun sous-texte olé-olé, si ce ne sont les différents niveaux de déchéance physique atteints lors d’un marathon Netflix. Néanmoins, un premier changement langagier notable s’opère à la fin de cette période : précédemment « about to Netflix & chill », l’expression se détache peut à peu de son préfixe pour se suffire à elle-même.

En 2013, la plateforme de streaming décolle (effet House Of Cards oblige) et récupère des millions d’utilisateurs. « Netflix & chill » devient de plus en plus usité. Elle garde néanmoins son sens premier (de la même manière que « YouTube & chill » par exemple) et demeure toujours confinée au Black Twitter.

C’est lors de l’été 2014 que tout semble basculer et que la disruption agit. De jeunes demoiselles s’emparent de Twitter pour manifester leur doute quant à la pleine innocence de la soirée titrée « Netflix & chill ». Nous sommes bien loin du ton potache actuel : la volonté est ici de prévenir leurs congénères à vagin des potentielles dérives et d’enjoindre à la prudence. L’escalade négative continue tout au long de l’été jusqu’à l’automne 2014, entre messages de donzelles désabusées par le comportement de leur hôte et véritables inquiétudes face à la malheureuse copine qui voulait vraiment chiller devant Orange Is The New Black. « Netflix & chill » sur la pente savonneuse du mot-alarme « violeur en vue » ?

L’humour finira néanmoins par l’emporter. Octobre 2014 : l’expression est progressivement reprise par la gent masculine qui, plutôt que de nier l’évidence du sous-texte sexuel, le twist en une immense blague. Démarre un savoureux marathon gaudriole mettant principalement en concurrence Twitter et Tumblr. Le point culminant est atteint en janvier 2015, lorsque le Saint-Pierre du lol, Starter Pack tweete le « Netflix & chill starter pack », décidant que l’innocence n’était plus de mise face aux réelles intentions véhiculées par cette expression.

Et le sexe dans tout ça ?

À partir de février 2015 : la tournure est très vite reprise par le reste de la communauté. Et c’est l’effet boule de neige. Vine se l’approprie, les premiers mèmes dédiés à l’expression apparaissent, les stars l’utilisent, le reste du monde s’engouffre dans la brèche, « Urban Dictionnary » taille sa définition dans le marbre, les recherches Google pètent la stratosphère : « Netflix & chill » a gagné son statut de catchphrase de la culture populaire.

Citons parmi ses moments de gloire les plus récents la reconnaissance prudente de la maison mère Netflix. Prudente, car il ne vous aura pas échappé que beaucoup des blagues sur le sujet tournent autour du consentement discutable de l’invité(e). Le débat sur la sexualisation délétère de toute activité incluant un homme et une femme – au détriment des femmes – rode. Également, Twitter enregistre les premières plaintes d’ados paniqués face à leurs parents leur reprochant des fréquentations « Netflix & chill ».Quand ta reum a compris, c’est le début de la fin.

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Cet article a initialement été publié dans Girlshood, webzine mutlipolaire pour filles incasables.