Culture

Mustang : sœurs et contre tous

Article publié le 3 novembre 2015
Article publié le 3 novembre 2015

Deniz Gamze Ergüven, réalisatrice franco-turque, présentait en avant-première son premier film Mustang à l’Institut Français d’Istanbul le 20 octobre dernier. Un film fort, engagé, féministe, troublant et non sans espoir.

Quelques maisons, beaucoup d’arbres et les bords de la Mer Noire, tel est le décor dans lequel évoluent les personnages de Mustang et plus particulièrement ce « monstre à cinq tête » (comme aime à l’appeler sa réalisatrice Deniz Gamze Ergüven) que sont les cinq sœurs du film. Les premières minutes nous offrent la joie d’une fin d’année scolaire et d'une baignade improvisée dans la mer, une bataille d’eau avec des garçons et quelques pommes volées dans le champ d’un voisin. L’insouciance juvénile n’est malheureusement pas la norme de l’environnement traditionnel dans lequel ces filles grandissent. Il suffit que tout le village, outré, apprenne qu’elles sont montées sur les épaules de jeunes adolescents, pour que la maison de leur grand-mère et de leur oncle, chez lesquels elles vivent, devienne une cage dont elles ne s’échapperont plus tant qu’elles ne se seront pas mariées. Ou plutôt, tant que les « grands » n’auront pas choisi leurs futurs époux.

L’intrigue rappelle forcément le Virgin Suicides de Sofia Coppola, celle de jeunes sœurs condamnées à l’enfermement à cause de puritanisme ou du traditionalisme constitutif d’une société. Et pourtant, quel dommage de réduire ce film à un « Virgin Suicides turc » : bien que l’adolescence et ses désirs de liberté, d’expérimentations, de rébellion soient universels, bien que ceux-ci puissent être réprimés en Amérique comme en Anatolie, la situation en Turquie n’est pas comparable à celle des États-Unis des années 1970. L’esthétisation est d’ailleurs bien moins présente dans cette création résolument engagée, féministe, qui invite à découvrir et questionner traditions et situation de la femme dans la « Turquie profonde ».

Un film engagé et réaliste 

L’une des réussites principales de Deniz Gamze Ergüven est de ne pas tomber dans un réalisme social trop mélodramatique. Bien sûr, les barreaux se rajoutent uns à uns au tour de la prison familiale, bien sûr les filles doivent porter de longues robes sombres et apprendre à cuisiner tous les mets traditionnels pour être bonnes à mariées, bien sûr la question de la virginité est cruciale et les passages à l’hôpital visant à la confirmer sont choquants, bien sûr il y a la figure de l’oncle violant et violeur, bien sûr la mort est présente. Pourtant, l’impertinence adolescente ne disparaît pas, le brin de folie de la tribu réunie ne s’évanouit presque jamais et la réalisatrice préserve l’humour des situations cocasses, façon de symboliser la force de vie de ses personnages face à l’horreur de leur environnement.

C’est ici que se dessine d’ailleurs la frontière entre réel et fiction, comme le reconnaît la réalisatrice en rappelant que toutes ces situations sont quotidiennes en Turquie, vécues ou entendues (l’interdiction de jouer avec les garçons, les mariages arrangés, l’impératif de virginité) mais que la volonté et le culot des personnages relèvent du scénario : l’émancipation des jeunes femmes, l’idée même d’envisager un futur autre n’est pas possible en l’état actuel des choses dans ces régions, ces villages, ces familles ou la tradition domine. Il faut reconnaître que ce premier film atteint absolument son but si celui-ci est de peindre cette société et dénoncer les vices qui y sévissent.

En laissant de côté l’aspect « manifeste politique », une réserve au moins subsiste : celui du léger manque de subtilité certainement inhérent à la réalisation d’un premier long-métrage. Le spectateur est tenu par la main pendant une heure et demi, amené à découvrir et s’indigner contre le sort réservé aux jeunes filles mais peu de place est laissée à son imagination et son interprétation face à des personnages un peu manichéens (la figure de l’oncle « méchant » très chargée par exemple) et la répétition des situations (parfois inutile, il faut l’avouer).

Des actrices incroyables et de l'espoir

Un défaut tout de même compensé par un casting incroyable, ces cinq sœurs qui prennent vie et fascinent à l’écran. Le talent cinématographique de la réalisatrice n’y est pas pour rien, au travers de plans et cadrages qui font vivre la fratrie, mais il faut reconnaître que le choix initial des actrices, qui n’avaient jamais joué auparavant, est parfait. Même en vrai, réunies sur la scène de l’Institut Français d’Istanbul à l’avant-première, le charisme du groupe est indéniable. Charmeront-elles aussi la Turquie ? Alors que le film vient de sortir dans les salles du pays, difficiles d’imaginer sa réception. Difficile même d’imaginer une large audience s’il est cantonné aux petites salles des grandes villes.

En tous cas, Mustang représentera la France (où il a déjà séduit plus de 500 000 spectateurs) aux Oscars en février prochain. Peut-être eusse-t-il été plus logique qu’il concoure pour la Turquie, quoiqu’il en soit un truc justifie par dessus tout qu’il soit montré au monde, ce truc en plus qui fait sa réussite et qui manquait d’ailleurs peut-être à Virgin Suicides : l’espoir. Toujours dans un refus du fatalisme et par les procédés que permet le cinéma, Deniz Gamze Ergüven incarne cet espoir en négatif dans le fait que les jeunes filles soient privées de rentrée scolaire, ce qui est assez déterminent dans l’évolution du film mais surtout en positif dans la figure sauveuse des petites dernières : l’institutrice partie s’installer dans l’Eden, Istanbul.

L’éducation comme solution, un espoir politique incarné de manière poétique : notre cœur tangue pour Mustang.

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Cet article a été rédigé par la rédaction de cafébabel Istanbul. Toute appellation d'origine contrôlée.