Culture

Movida à Budapest : fin de vie programmée des nuits alternatives

Article publié le 25 mars 2011
Article publié le 25 mars 2011
Il faut se dépêcher avant qu'il ne soit trop tard. Les anciennes cours délabrées transformées ces vingt dernières années en de hauts lieux de la culture alternative budapestoise sont en train de perdre la bataille du loyer contre la nouvelle municipalité de droite d'István Tarlóset et les riverains adeptes du conformisme.
Vendredi 25 mars, une soirée de soutien est organisée pour sauver le centre culturel Tűzraktér, le Tacheles de Budapest, menacé de fermeture comme tant d'autres.

Ces repères, on les appelle localement les romkocsmák (singulier : romkocsma, prononcer « romkotchma », traduire par « pubs de ruine »). Quelles que soient les origines de chacun des lieux, ils ont leur décorum pour point commun : des immeubles en ruine, des murs délabrés égayés par quelques œuvres picturales ou photographiques, des graffitis évocateurs, des pièces de récup' en guise de chaise ou de table et des tableaux de consommation à rallonge... Les plus mythiques se situent aux abords de l'ancien ghetto juif de Budapest, dans le VIIe arrondissement, dans le quartier d'Erzsébetváros. C'est d'ailleurs là qu'a éclatée la première fermeture de l'ère Tarlós : le Mumus, fondé au tout début des années 2000 ayant fêté sa fin programmée en novembre dernier. A quelques rues, le Szimpla kert, dont le cinéma de plein air et les coursives valent le détour, ne semble pas encore inquiété.

Rupture : la tragédie du West Balkán

La chape de plomb ne fait pourtant que commencer dans la plus grande ville d'Europe centrale. A la faveur d'un tragique fait divers survenu au début de l'année, la majorité municipale a annoncé une réglementation plus stricte de la vie nocturne budapestoise. Pointant la direction du West Balkán comme responsable de la mort de trois jeunes filles au cours d'une bousculade ayant eu lieu dans ses murs, la municipalité a décidé d'augmenter substantiellement les normes de sécurité dans les bars et clubs de la ville et de contraindre les exploitants à des amendes lourdes en cas d'infraction. Les romkocsmák ne sont bien évidemment pas épargnés par ces mesures.

Des bougies ont été déposées par les jeunes de Budapest, marqués par ces disparitions

Pourtant, ces lieux sont considérés comme symboliques du vent de liberté ayant soufflé sur l'Europe centrale après la chute du rideau de fer et comme les derniers refuges d'objets vintages appartenant à la plus pure tradition de la culture post-communiste. Les trabants désossées rappellent sans doute l'Östalgie qui s'est emparée de l'Allemagne de l'Est dans les années 2000 et dont le film Goodbye, Lenin! est le plus connu des portes-étendards. Plutôt qu'un culte à une période révolue, les pubs de ruine sont généralement considérés comme les exemples les plus flagrants d'une culture urbaine très dynamique portée notamment par une génération de jeunes diplômés, politiquement progressiste.

Un caillou dans la chaussure des spéculateurs

Récompensé entre autres par le prix du ministère du patrimoine national culturel et celui de l'innovation Euregio, il est aujourd'hui menacé de fermetureDans la forme, les romkocsmák sont comparables à la manifestation d'une gentrification latente, tel que survenue dans les quartiers populaires de villes comme Paris (Belleville), Londres (Docks) ou New York (Harlem) : investissement et transformation d'usage d'immeubles délabrés du centre, valorisation du patrimoine bâti, changement de la sociologie du quartier. Dans le fond, ce qui est observable dans la capitale hongroise comme d'ailleurs à Berlin, c'est que ces lieux alternatifs n'ont jamais provoqué le départ de classes populaires anciennement installées (Erzsébetváros n'a jamais été un quartier populaire) et qu'ils sont au contraire un caillou dans la chaussure des spéculateurs qui n'hésitent pas à raser des immeubles entiers du vieux Budapest pour faire ériger à la place des immeubles de haut standing de style contemporain. Avec pour mot d'ordre sécurisation des espaces publics et tranquillité des résidents.

Et la spéculation est en train de gagner la bataille contre les lieux de vie alternatifs. Dernière victime annoncée, le centre culturel Tűzraktér, dont le loyer est passé de 1050 à 3 millions de forints ! Vendredi 25 mars, une ultime soirée est organisée pour lutter contre la fermeture en vue de ce lieu qui a pourtant reçu une myriade de reconnaissances. 

Alors n'hésitez plus une seule seconde. Allez profiter des derniers vestiges de l'ivresse d'un entre-deux mondes bientôt éteint, doux mélange de liberté retrouvée et de mélancolie joyeuse. Allez vous vautrer dans ces repères encore épargnés par l'expansion spatiale du capitalisme mondialisé. Profitez avant que le post-communisme underground ne soit vraiment enseveli.

Photos : (cc)Tamiro/flickr ; hommage :(cc)Salander/flickr ; Centre culturel : (cc)serenity_now/flickr