Culture

 Monologues de Gaza : le péril jeune

Article publié le 5 août 2013
Article publié le 5 août 2013

Le 17 avril 2010, 30 adolescents palestiniens se sont lancés dans un atelier de théâtre, véritable thérapie artistique. Ils ont écrit sur leurs expériences en temps de guerre dans la bande de Gaza. La metteuse en scène des monologues de Gaza, une série de performances basées sur leurs ressentis, est à Paris pour parler de l'héritage du spectacle.

Fondamentalement, une conversation avec Iman Aoun revient à l'essentiel. L'actrice et professeur est co-fondatrice de l'Ashtar théâtre, qui utilise les techniques du « théâtre opprimé » dans son répertoire international. Dans l'enceinte d'un petit théâtre proche de la Maison d'Europe et d'Orient à Paris ce soir là, elle fait son baptême du feu en France,  dans une ambiance parisienne intime. «  Où en sont réellement les rapports entre Israel et la Palestine ? Pourquoi cela a-t-il été un problème pour des garçons et des filles âgés de 14 à 18 ans de se mélanger pour une production théâtrale comme les Monologues de Gaza ? »

démistifier gaza

Pendant un moment, les invités, parmi lesquels Razan al -Azzeh, une ancienne étudiante palestinienne installée à Paris, et la traductrice d'arabe Marianne Weiss, sont déconcertés. Aoun se retrouve à réexpliquer que la Cisjordanie est réellement du monde extérieur. Plus tard, Aoun me confiera qu'en Allemagne et aux Pays Bas il est encore un peu plus dur de dépasser les ignorances ordinaires à cause du passé de ces pays, « mais les stéréotypes sont les même partout en Europe ». Il y a aussi beaucoup de points que les invités Palestiniens tiennent à préciser, avant même qu'on ne leur pose la question ; par exemple , que pour les 2 millions de personnes vivants à Gaza, les attaques israeliennes de 2008 et 2009 ont été ressenties comme une déclaration de guerre, alors que le terme correct est celui de « bombardement » ou « d'agression ».

La jeune étudiante intervient. « Je suis de Ramallah (la capitale non officielle ) , qui est coupée de Gaza, explique Razan. Nous étions très déprimés. Nous ne pouvions rien faire. Des étrangers anonymes essayaient de nous contacter, principalement du monde arabe , comme des Lybiens – Khadafi gardait les lignes ouvertes pour cette raison – mais j'étais moi-même bloquée également. Je ne savais pas comment réagir quand les gens me demandait "comment ça va à Gaza ?" - Je ne savais pas comment les gens passaient leur temps à Gaza ! »

Théâtre Thérapie

Plus de la moitié de la population de Gaza a moins de 18 ans. Les jeunes voix qui ont créé les Monologues de Gaza sont les meilleurs représentants du potentiel de cette région côtière. Jusqu'ici ils n'ont pratiquement pas pu assister aux représentations de leur travail en dehors de Gaza. Ils racontent les mères qui s'inquiètent pendant le conflit, et le sentiment qu'il valait mieux grandir vite. Aoun a dirigé les jeunes interprétes via video conférence. Un metteur en scène qui n'a pas pu travailler face à face avec les enfants? Le public grince des dents.  « Je les ai rencontrés 3 ans plus tard, à Oxford, lorsque nous avons joué le spectacle » explique-t-elle, momentanément perturbée par le fait de devoir revenir sur l'histoire. Les adolescents n'avaient pas eu la permission de jouer à Ramallah, encore moins aux États-Unis où un rassemblement des Nations Unies les attendait, ni à un festival de cultures du monde à Wroclaw en Pologne ( à ce moment là Aoun est interrompue par un choeur de « Warsaw ? Warsaw ? », alors qu'elle se débat avec la prononciation française du nom de la ville, et les reprises pleines de bonnes intentions de la foule)

Seuls 3 des 33 parents des enfants ont protesté contre leur engagement dans un théâtre mixte, explique Aoun lors des questions suivantes. La plupart d'entre eux étaient fiers. « C'est une question de confiance, dit-elle. Le théâtre est unlieu de résistance magnifique parce qu'il crée de l'espoir. Si nous perdons l'espoir, nous perdons tout. Cela a été un voyage de transformation. Une réelle renaissance, une découverte pour les enfants, de pouvoir s'exprimer d'une autre manière. Ils ont été coincés dans cet état de siège jusqu'à aujourd'hui, et ils le sont encore. Malgré tout ce que le monde extérieur a fait ou non contre cela, Gaza est toujours en état de siège. 

Aujourd'hui, les protégés d'Iman sont le seul groupe mixte à travailler encore ensemble à Gaza , et ils ont interprété près de 6 pièces. « J'étais beaucoup plus douce au sujet de nos politiques auparavant, mais maintenant c'est tout l'inverse, je suis en colère » explique Rzan al-Azzeh. « J'ai vécu en France pendant un an avant de lire Les Monologues de Gaza. Entendre les voix de ces enfants a été comme une thérapie pour moi. » Iman décrit l'effet boule de neige ces dernières années, où elle a attiré l'intérêt de nombreux jeunes à travers les réseaux sociaux comme Facebook. «  La collecte de fonds et la mobilité restent notre principal problème, pour que le public puisse avoir accès à ce que nous faisons, dit-elle, mais la Palestine est plutôt bonne en culture. C'est notre meilleure représentation à l'étranger. Regardez Trio Joubran par exemple. »

Profitant de l’atmosphère informelle, Aoun demande si des questions aussi basiques auraient été posées à une israélienne. Quand on lui assure que oui, elle explique qu'il n'y a jamais eu de relation réelle et officielle entre les deux parties. La différence c'est que dans le passé, des Israéliens ont pu rendre visite à des Palestiniens et vice-versa. « Aujourd'hui, personne n'a le droit de rendre visite à personne »  explique-t-elle, les yeux perdus dans le vide à travers la salle. «  Les murs existent physiquement, même si des gens veulent s'en aller. La paix a été synonyme de séparation. Même si nous créions des rapports, les gens seraient heureux, mais rien ne changerait vraiment. »  Dans son empressement et sa sincérité à nous remercier pour notre attention, elle prévient avec délicatesse le public que « la Palestine pourrait avoir besoin d'un peu plus d'attention de votre part » Ses prières n'obtiennent pas vraiment de réponse. Si au mois de juillet l'Union européenne a bloqué officiellement tous les fonds pour n'importe quelle fondation israélienne en territoire occupé, la révolution en cours de l'Égypte voisine au même moment menace la crise humanitaire palestinienne actuelle. Les monologues auront toujours de quoi nourrir la réflexion.

Les Monologues de Gaza ont été publiés en français par la maison d'édition l'Espace d'un instant