Culture

Mónika Miczura, gitane sans filtre

Article publié le 26 août 2007
Article publié le 26 août 2007
L’une des plus belles voix Roms actuelles, Mónika Miczura, 37 ans, revendique sa liberté musicale, entre instinct et modernité. Et tord le cou aux clichés du folklore tzigane.

Paris, Fête de la Musique 2006 : quelques techniciens s’affairent pour monter une estrade provisoire sur le parvis de l’église Saint-Sulpice alors que de gros nuages noirs s’amoncellent, poussés par un vent froid. Quelques rues plus loin, tapie dans un recoin de l’Institut hongrois, un petit bout de femme grille cigarettes sur cigarettes. Dans une heure, Mónika Miczura sera sur scène.

Trompant l’attente, la gracile silhouette grignote un canapé au fromage. Alors que je franchis la porte de sa loge improvisée, elle bondit et s’approche, plantant résolument ses yeux noirs dans les miens. Mon interlocutrice ne parle certes pas l’anglais, mais son regard est éloquent. Avec sa chevelure de jais, son rire métallique et ses bracelets tintinnabulants, elle est terriblement, irrésistiblement gitane.

Mais la surnommée Mitsou fuit les étiquettes comme la peste. « Je n’ai jamais prêté le serment d’être une chanteuse folklorique » dit-elle. « Ce que je chante, c’est ce que je suis et personne ne peut me dire la manière dont je dois m’y prendre. » Le ton est donné.

Animal tropical

Avant de percer dans la chanson, Miczura grandit « dans un village hongrois au sein d’une famille où musique et danse faisaient partie de la vie quotidienne. » Habituée à se produire dans des spectacles traditionnels locaux, elle enchaîne ensuite avec des cours de théâtre. A 16 ans, ses parents déménagent à Budapest et Miczura doit renoncer à intégrer le lycée d’art dramatique de la capitale « j’avais de trop mauvaises notes particulièrement en français», lâche t-elle avec un clin d’œil malicieux.

Plus tard, alors qu’elle participe à un chantier estival pour les jeunes tziganes, elle est remarquée par Jeno Zsigo, le producteur d’un groupe hongrois extrêmement populaire dans les années 80, ‘Ando Drom’ (sur la route) «A l’époque, la musique tzigane était en pleine ébullition et vivait une période de renouveau, » se rappelle Mitsou. «Des formations comme ‘Kaly Jag’ (Feu noir) ou ‘Ando Drom’ ont contribué à faire connaître les chansons roms auprès du grand public. C’est comme cela que le répertoire gitan est devenu une forme d’expression artistique à part entière. »

Quinze jours après sa rencontre avec Zsigo, Mitsou devient la voix d’Ando Drom. « Tout est allé très vite et ils sont devenus un peu comme ma famille ». L’aventure dure 8 ans : une quasi-décennie de concerts et de festivals dans un univers 100% gitan. Puis arrive la rupture.

Pudiquement, Mitsou évoque « une divergence de pensée tant sur le plan humain qu’artistique » avec les membres du groupe. Elle décide alors d’arrêter tout. « Pendant trois ans je n’ai rien chanté, c’était très difficile. J’attendais d’être prête à faire ma propre musique. Je n’ai accepté que des propositions avec lesquelles je me sentais à l’aise comme les films de Tony Gatlif.» Après avoir incarné Nora Luca, chanteuse à la voix troublante que recherche désespérément Romain Duris dans ‘Gadjo Dilo' (1998), elle participe à la bande originale de ‘Swing’ (2004).

Métissée branchée

2003 : elle monte son propre groupe, ‘Mitsoura’, laissant libre cours à sa créativité. Utilisant sa voix suivant une tradition venue tout droit du Rajasthan, elle s’entoure des techniques audio les plus sophistiquées, agrémentant ses spectacles d’effets visuels hypnotiques. « Les chansons que nous reprenons viennent de diverses traditions Roms, des mélodies de vacances ou de funérailles qui étaient chantées par ma mère ou de vieux gitans avec un talent que je n’arriverai probablement à égaler. »

Ponctuée d’accords électros et autres notes rock, jazz et classique, sa musique revendique haut et fort les vertus du métissage, des couleurs de l’Inde aux cymbales balkaniques. Le son s’il est original n’en reste pas moins branché. Recyclage marketing ? « Je n’ai pourtant pas l’impression de trahir qui que ce soit, » se justifie t-elle du tac au tac en me jetant un œil noir. « Ce que l’on entend par musique Rom finit par être faux et réducteur. La musique ce sont d’abord des péripéties d’influences : chaque instrument apporte une ambiance bien particulière. »

Miczura est bien consciente que son brassage audacieux « puisse amener une déception chez certains » mais entend poursuivre ses expérimentations comme elle l’entend. A l’instinct. Car « c’est avant tout par plaisir que je chante : je n’imagine pas ma vie autrement. Je n’ai ni la force, ni la prétention de m’ériger en pasionaria de la cause tzigane, » explique longuement mon invitée en portant à ses lèvres un verre de vin rouge.

Artiste pure

« Je crois que ma musique, et j’espère qu’elle sera reconnue à l’échelle internationale, n’a pas de frontières. Je suis une femme du 21ème siècle, élevée dans une famille Rom mais qui reste ouverte au monde avec une réflexion musicale moderne, » reprend t-elle. La véhémence de ses propos témoigne ainsi de la difficulté de s’imposer dans un milieu Rom parfois fermé et machiste.

Malgré sa popularité croissante, Miczura refuse de s’ériger en porte-parole de la communauté gitane. La Hongrie et ses 600 000 membres est le quatrième pays d’accueil des 12 millions de tziganes vivant sur le globe, après la Roumanie, la Bulgarie et l’Espagne.

Au-delà la gratuité de son engagement artistique, mon interlocutrice ne peut s’empêcher de penser que « le processus d’intégration des Roms en Europe prendra beaucoup plus de temps que l’on ne croit. Trop peu d’argent est ainsi dépensé en Hongrie pour promouvoir la culture gitane, » poursuit-elle. «  Le pays est si petit qu’une certaine consanguinité peut s’installer au sein des élites. Ce sont les mêmes personnes qui décident de la même chose au même moment. » Ni d’ici, ni d’ailleurs, Mitsou elle, a choisi d’être toujours et jamais la même.

Merci infiniment à Krisztina Rády pour la traduction du hongrois au français