Culture

Max Richter : « J'ai envie que ma musique provoque le changement »

Article publié le 1 mars 2017
Article publié le 1 mars 2017

Le germano-britannique Max Richter est un véritable caméléon de la musique électro-classique post-minimale, mais aussi l'un des compositeurs les plus influents de son temps. On lui doit une réinterpretation des Quatre Saisons de Vivaldi, des BO pour Scorsese, Black Mirror, The Leftovers et une invitation au sommeil de 8 heures. Son dernier projet revisite trois romans de Virginia Woolf.

cafébabel : Max Richter, comment expliqueriez-vous votre oeuvre à un enfant ?

Max Richter : J'invente des chansons et je les écris sur du papier.

cafébabel : Vous venez de sortir votre nouvel album Three Worlds: Music from Virginia Woolf Works : Pourquoi est-ce important pour les jeunes de vingt ans de lire Virginia Woolf ?

Max Richter Virginia Woolf est issue du début du courant moderniste qui réinvente les structures et le langage. C'est un écrivain visionnaire qui a inventé des mondes nouveaux et de nouvelles façons de les appréhender. C'est toujours très exaltant de se retrouver face à un tel travail - de voir ses certitudes ébranlées, et de découvrir une réalité alternative totalement captivante.

cafébabel : Comment votre vision a-t-elle évolué depuis votre première lecture de Woolf ?

Max Richter : Vous savez, je suis convaincu que le plus grand pouvoir de la littérature est qu'elle vous présente un miroir immuable, vous comprenez ? Lorsque vous lisez un livre pour la première fois, vous avez un certain point de vue, un certain vécu, et par là-même votre relation propre avec ce livre. Mais lorsque vous le relisez des années plus tard, comme je l'ai fait en écrivant le ballet et la bande originale, il vous apparaît différent de dans vos souvenirs. Mais ce n'est pas le livre qui a changé. C'est une expérience fascinante.

Les critiques comparent Three Worlds à la bande originale du film The Hours (2001), composée par Philip Glass

cafébabel : Vous avez déclaré que composer une « ode au sommeil » de huit heures en 2015 avait été plus facile que de travailler sur les trois romans de Woolf (Mrs. Dalloway, Orlando, et Les Vagues).

Max Richter : C'est vrai, dans un certain sens. J'ai un peu triche pour Sleep, car je travaillais dessus depuis 20 ans. C'est une composition très étalée dans le temps. Bien évidemment, travailler sur un ballet - l'original dure plus de deux heures, l'enregistrement ne contient qu'une heure - est très compliqué : c'est tout à la fois orchestral, électronique, instrumental, vocal, et numérique. Faire que tout s'imbrique parfaitement est une tâche titanesque.

cafébabel : Pourriez-vous nous expliquer concrètement comment on passe des mots écrits au son ?

Max Richter : Je pourrais vous parler de l'ouverture de la section Orlando - le titre s'appelle « Modular Astronomy ». Orlando est un roman de transformation. C'est une très longue autobiographie dont le personnage principal vit plus de 400 ans, traverse toutes sortes d'épreuves pittoresques, comme changer de sexe. C'est une oeuvre enjouée, presque de la science-fiction dans un sens. C'est donc à partir de l'idée de transformation que je travaille pour la musique d'Orlando. J'ai repris le thème bien connu de « La Folía » - une mélodie espagnole du seizième siècle - et j'ai utilisé cet élément historique, plutôt que le personnage du roman. J'ai extrait le langage harmonique de ce matériau du seizième siècle, passé dans un séquenceur analogique et tiré des schémas des différentes séquences. Puis j'ai extrait ces schémas et en ai fait une partition pour orchestre. Je l'ai ensuite enregistrée et numérisée - et ça a donné le disque définitif. Le matériau de « La Folía » a en quelque sorte été transfiguré par ce processus, qui est aussi un processus historique et qui reflète la transfiguration d'Orlando.

cafébabel : Vous avez revisité la littérature (Woolf, Kafka), la musique classique (les Quatre Saisons de Vivaldi) et le cinéma/les séries télé (Scorsese, Black Mirror, The Leftovers). Comment adapte-t-on le processus de composition au genre ? 

Max Richter : Ce sont des choses totalement différentes. Bien entendu, dans le cas du cinéma ou de la télé, la musique n'est qu'une partie de l'histoire, elle ne doit pas occuper tout l'espace. Elle doit intéragir avec les autres éléments et les sublimer, apporter un élément musical à un travail hybride. Il en va de même pour le ballet, qui est un langage hybride - un croisement de mouvement, de lumière, de temps. Dans le cas d'un concert ou d'un CD, la musique est une entité à part entière.

Max Richter - The Consolations of Philosophy, saison 3 de la série Black Mirror

cafébabel : Kafka écrivait en allemand, Woolf en anglais. Quel rôle joue la langue dans l'expérience sensorielle et émotionnelle que vous avez du texte ?

Max Richter : J'ai lu Kafka en anglais lorsque j'étais enfant, à peu près à la même époque où j'ai lu Woolf. La langue est essentielle pour  moi, je lis énormément. C'est une activité aussi essentielle que la composition. La musique est une langue, tout à la fois très vague et très précise. Pour ce qui est de ma relation à la langue, mon allemand est assez rudimentaire, j'utilise davantage l'anglais. J'ai été élevé au Royaume-Uni et l'essentiel de ma culture musicale est issue du Royaume-Uni, même si j'ai aussi étudié en Italie avec [Luciano] Berio et que bien évidemment, la musique classique est fondée sur la culture musicale allemande.

cafébabel : Vous avez fait vos études à Édimbourg, Londres et en Italie : quelle est l'influence de ces voyages sur vos compositions ?

Max Richter : Je n'en sais rien. Je n'ai pas une vie alternative pour faire la comparaison. C'est difficile à dire. J'imagine que je possède une sorte de vue d'ensemble européenne et je ne pense pas que ce soit dû à Berlin, Édimbourg ou Londres. La musique ne fonctionne pas vraiment comme ça. C'est quelque chose qui se passe dans votre tête, ce n'est pas comme pour les peintres ou les photographes, qui ont besoin d'un environnement particulier. Dans un sens, la musique dépasse les frontières. L'une des choses extraordinaires avec la musique c'est qu'elle est capable de transcender les barrières linguistiques. Elle permet aux gens de se parler alors qu'ils ne se comprendraient pas s'ils se parlaient avec des mots. C'est quelque chose de très exaltant. Moi, je me sens Européen. J'ai vécu à Berlin pendant huit ans. À présent je vis au Royaume-Uni, j'ai aussi vécu en Italie, j'ai habité partout. Je considère que mon pays, c'est l'Europe.

cafébabel : Et aimez-vous l'Europe dans laquelle vous vivez?

Max Richter : Quand je dis Européen, je l'entends au sens culturel du terme : la littérature, l'art, la musique. Les gens m'interrogent souvent à ce sujet, en me demandant si je suis « pro-civilisation ». Et je réponds que selon moi la civilisation est une bonne idée. Et l'Europe est un exemple merveilleux de ce qui peut se passer lorsqu'on laisse la civilisation se développer. Nous habitons un continent qui a toujours connu des guerres, mais qui est en paix depuis plus de 60 ans maintenant, et c'est un miracle qui doit être célébré.

cafébabel : Selon vous, la civilisation est-elle en danger?

Max Richter : Oui (il rit). Il y a la comédie noire qu'est le Brexit, pour commencer. J'arrive à peine à en parler, tellement ça me met en colère. Et puis bien entendu, il existe des tas d'autres défis, qui sont en partie dus aux effets de la technologie, le marché du travail et l'économie. Il existe un déséquilibre énorme dans la répartition de la richesse en Europe, et entre l'Europe et le reste du monde. Nous allons avoir de grands défis à relever dans le futur. Nous ne pouvons qu'espérer que des personnes créatives et réfléchies parviennent à trouver des solutions efficaces pour aller de l'avant.

cafébabel : Shutter Island, Valse avec Bashir, L'Etrangère... Vos projets cinématographiques semblent toujours avoir une dimension politique. Vous voulez créer le changement par votre travail ?

Max Richter : En effet. Enfin, dans un certain sens. Le point de départ de The Blue Notebooks par exemple, c'est le déclenchement de la guerre en Irak. La politique a toujours été mon point de départ. Nous vivons dans une société humaine, et c'est normal de vouloir provoquer la discussion.

cafébabel : Comment choisissez-vous vos projets?

Max Richter : Ça dépend. Parfois les gens me demandent de faire certaines choses, ce qui est une position très confortable. Et d'autres fois, je travaille sur mes propres projets, sur lesquels je peux travailler des années. Sleep par exemple : j'ai commencé à songer au projet dans les années 1990, et j'ai finalement réussi à le concrétiser.

cafébabel : Il y a t-il encore des salles dans lesquelles vous rêveriez de jouer?

Max Richter : Sans doute. J'ai eu de la chance. J'ai joué dans beaucoup d'endroits merveilleux. Je me souviens d'avoir vu l'Opéra de Sydney à la télé lorsque j'étais enfant – et 40 ans plus tard, j'y ai donné un concert. C'est une expérience fabuleuse, c'est vraiment quelque chose de magique. Un peu comme un pays imaginaire. Les voyages m'inspirent, car on ne sait jamais vraiment à quoi s'attendre. J'espère toujours me laisser surprendre.

cafébabel : Pourquoi continuez-vous à composer sur papier ?

Max Richter : J'écris surtout sur du papier car j'aime la sensation d'inventer quelque chose. Et en écrivant sur papier, on imagine la musique avant de l'entendre. Quand on travaille sur un ordinateur, c'est un peu comme faire partie du public. Vous faites quelque chose, vous appuyez sur lecture, et vous écoutez.

cafébabel Max Richter, quel conseil donneriez-vous aux jeunes compositeurs?

Max Richter : Ce que vous possédez, ce que vous pouvez faire, ou ce que vous ressentez vous rend unique. C'est essentiel de le déterminer. Tout le monde est unique. Nous possédons nos propres outils, notre imagination et notre vécu !

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Écouter : 'Three Worlds : Music from Virginia Woolf Works' de Max Richter (Deutsche Grammophon/2017)

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