Culture

Marzena Sowa : « Les Polonais avaient aussi une vie normale ! »

Article publié le 4 février 2008
Article publié le 4 février 2008
Elle raconte son enfance sous le diktat communiste dans Marzi, une BD colorée. La Polonaise de 28 ans, entre la Belgique et la France, livre ses souvenirs d'enfance sur papier.

C'est une matinée d'hiver givrée et venteuse. Je pousse la porte du café Belga, un établissement très populaire situé sur la place Flagey, à Bruxelles. Je jette un oeil à une jeune femme, visiblement morte de froid. Elle regarde son agenda comme inquiète de rater son prochain rendez-vous. Avant que je ne l'aperçoive, une grande jeune fille aux yeux bleues, m'interpelle. Difficile de ne pas reconnaître d'un premier coup d'oeil la charismatique Marzena Sowa.

L'illustrateur Sylvain Savoia, 39 ans, et Marzena se sont rencontrés bien avant de composer à quatre mains la BD autobiographique Marzi, lui au crayon à papier, elle à la plume. Il a été le premier à encourager la jeune fille, alors tout juste diplômée de littérature à l'université Michel de Montaigne de Bordeaux, à coucher ses souvenirs sur papier. « J'ai raconté à Sylvain plusieurs

histoires sur la vie quotidienne dans une Pologne communiste », explique Marzena qui a quitté son pays après avoir terminé un cursus en langue romane à l'université Jagiellon de Cracovie.

Pour ne rien oublier

« Il m'écoutait incrédule, essayant d'imaginer les scènes et même prenant des notes. Un jour, il m'a demandé comment je ferai pour raconter mon enfance à mes petits enfants, quand tous mes souvenirs se seront envolés. Alors, j'ai commencé à écrire un journal que j'ai appelé Marzi, c'est moi.

Expatriée à Bordeaux, Marzena revoit la réalité quotidienne de la Pologne et son enfance avec distance. « Quand tu vis à l'étranger, c'est plus facile d'écrire sur les choses qui te constituent, explique la dessinatrice originaire de Stalowa Wola, la distance te permet de voir les choses du passé avec objectivité et d'écrire sur des souvenirs nichés dans ta mémoire.... »

Marzi et son passeport polonais. Les trois livres publiés à ce jour : 'Petit carp' (2005), 'Sur la terre comme au ciel'(2006), 'Rezystor' (2007) chez Dupuis(Sylvain Savoia)

Pour le lecteur, Marzi est une BD certes autobiographique, mais aussi un formidable témoignage : celui d'une Pologne à l'époque du communisme à la rude. Quelques images pêle-mêle : les carpes frétillant dans la baignoire la veille de Noël, les queues interminables chez le boucher, l'émission pour enfants Teleranek. Et pendant ce temps, le « reste du monde » ? Ces différences culturelles sont autant de barrières à franchir pour les lecteurs qui découvrent l'ouvrage de Marzena. Marzena qui s'est d'ailleurs documenté sur la Pologne des années 80 principalement grâce à des journaux et des émissions de télé afin d'écrire le scénario.

La Barbie de chez Pewex

« Les lecteurs sont surpris parfois de voir qu'en dehors des grèves, bien souvent associées à Jaruzelski et 'Solidarity', les Polonais avaient aussi une vie normale ». Elle poursuit : « Ils allaient à l'école ou au travail. Les enfants jouaient dans les jardins et partaient en vacances. Mes bandes dessinées ne vieilliront pas. Même après vingt ans, tu peux trouver dans cette histoire quelque chose de neuf, qui te concerne. Nous avons tous été des enfants. Nous avions des voeux qui ne se sont pas réalisés. Moi, j'ai toujours rêvé de recevoir en cadeau une Barbie de Pewex, ces magasins communistes dans lesquels étaient vendus des biens occidentaux en échange de monnaie occidentale.»

Même petite, dans ses poupées, Marzena se voyait-elle devenir écrivain ? « Je voulais être traductrice, mais je fantasmais aussi beaucoup sur les mots, sur l'écriture », avoue-t-elle. « Assez tôt, j'ai commencé à écrire des poèmes, des histoires, en me mettant à la place d'un observateur privilégié. Je voulais, comme Truman Capote au début de sa carrière, dépeindre le monde autour de moi, pas moi-même, mais le monde dans ses atours les plus passionnants. J'ai toujours été fascinée par la photo. J'adore en prendre. Le moment du développement dans la chambre noire est vraiment inoubliable. Dans Marzi, je ne juge pas l'histoire. Je n'essaie pas d'enseigner quoi que ce soit aux gens. J'essaie juste de partager ma vision du monde, pour montrer comment je l'ai vu et retenu. C'est un peu comme prendre des photos finalement. »

Cliquez sur l'image pour découvrir les dessins de Marzi

Les charmes de Bruxelles

Marzena et Sylvain travaillent en ce moment au prochain tome de la BD et à un nouvelles étape dans la vie de l'héroïne Marzi. Ce sont ces années d'école et le départ pour la France. «  J'aime l'idée d'écrire sur le soulèvement de Varsovie. Les étrangers en savent tellement peu sur cet événement. Je tiens vraiment à me concentrer sur la vie et l'expérience des gens ordinaires, et garder une distance par rapport aux faits historiques. J'ai pensé adapter l'histoire des enfants de la Polonaise Maria Krüger aussi, un livre intitulé Karolcia (1959). Les BD sont très populaires en Europe. C'est l'illustration sous sa plus belle forme. »

Marzena n'a pas l'intention de retourner vivre en Pologne. Bruxelles, l'internationale, la fascine surtout par son multiculturalisme. « Même s'il pleut tout le temps ! », dit-elle en rigolant. « Ici, je suis anonyme. Mais mon pays, c'est l'endroit où je pourrai toujours revenir. Je me sens plus polonaise en France et en Belgique qu'en Pologne ! ». En regardant les passants transis de froid, elle ajoute finalement : « Après tout, pour écrire et dessiner, aller dans la rue suffit, l'histoire se fait ici et maintenant. »

Marzi w 3D