Culture

Marjane Satrapi : «Dieu a mal organisé le monde»

Article publié le 1 novembre 2009
Article publié le 1 novembre 2009
La dessinatrice de BD Marjane Satrapi, 37 ans, évoque sa série autobiographique 'Persépolis', l'évolution et la régression de l’Iran, son pays natal. Tout en tirant à boulets rouges sur la politique américaine en Irak. Best of de cafebabel.com.

« La majorité des gens sont homos ou hétéros. Nous, les auteurs de Bd, nous sommes bi : c'est pourquoi nous ne pouvons pas décider entre un dessin et un mot ». La comparaison est signée Marjane Satrapi, piquante icône de l’univers de la bulle depuis l’obtention de son prix du jury à Angoulême en 2005 pour son ‘Poulet aux Prunes.’ A Varsovie, c’est l’été indien : les rayons du soleil jouent avec les feuilles mortes éparpillées dans les rues. Satrapi elle a rendez-vous avec ses aficionados polonais pour une conférence à l’Institut français : au programme, un débat-rencontre qui entend présenter l’Iran et ses problèmes. Assise au milieu des autres invités, la dessinatrice a un air timide et prend parfois la parole avec un timbre mal assurée. Patiemment, elle répond aux questions du public, qui vont de son album au droit à l’avortement. Nerveusement, la dessinatrice admet qu’elle aussi elle a eu recours à un IVG par le passé. « Ce sont d’ailleurs les femmes qui me condamnent pour cela », dit-elle.

Le café où nous nous rendons est désert. Une fois seule, Satrapi semble se détendre : traits orientaux, cigarette à la main, elle boit une tasse de thé, en évoquant sa passion pour le dessin. « Le dessin est une langue internationale. J'aurais pu m’exprimer sous forme d'autobiographie, mais la BD me paraît être le chemin le plus court et le plus expressif, » lance-telle. « Je dessine mes idées avec des vignettes. Cela nécessite peu de mots. L'humour sous cette forme, ne connait pas de frontières. » Lorsque je lui demande la raison de son succès, elle me répond que « ses BD sont lues par les Européens, les Américains, les Asiatiques, car elles sont traduites dans plusieurs langues. Le dessin est une forme universelle comprise par tous, » me dit-elle.

Exotique franc parler

Forte personnalité, Marjane Satrapi est née en 1969 en Iran et quitte son pays dès l'âge de 14 ans pour étudier dans des écoles européennes. De cette époque, elle garde l’impression d’une éternelle errance, en mouvement aux quatre coins du globe. « Je voyage beaucoup, et je rencontre des gens intelligents, de toutes les cultures. Je ne reste pas cloisonnée en Iran. Mariée avec un Suédois, j'ai la double nationalité. En outre, je vis en Europe depuis longtemps. »

En 2000, cette parisienne d’adoption publie le premier tome de la BD ‘Persépolis’ qui atteint ensuite un record de ventes en France [plus de 300 000 exemplaires vendus]. Récit autobiographique de l’évolution de l’Iran sous les yeux d’une petite fille ordinaire qui grandit à l'époque du Shah d’Iran et de la Révolution islamique, l’album devrait être prochainement adapté au cinéma. Satrapi travaille elle-même à la conception de ce film d’animation. « Il est important que l’on reconnaisse mon travail », insiste t-elle.

Mais son succès ne s'explique pas seulement par ses origines exotiques. Satrapi est peu adepte de la langue de bois et tient des propos francs et aiguisés. Désormais, ses ennemis en Iran sont plus nombreux, dit-elle, « surtout des fanatiques de la tradition et de religion islamiques ». Pour autant l’auteur -qui se rend fréquemment aux Etats-Unis- n’hésite pas à critiquer la politique actuelle du gouvernement Bush. «Un véritable cynisme se cache derrière la guerre en Irak. La question ne concerne que le pétrole. Ils ont fait croire que cela irait mieux sans Saddam, symbole du ‘mal absolu’, mais c'est, malheureusement, pire. Les bombes ne construisent pas la démocratie. » Engagée et vibrante, Satrapi ne mâche pas ses mots quand elle parle de politique et particulièrement des évènements du 11 septembre, véritable manipulation politique distillée par une habile propagande. « Certes, c’était une tragédie, commise par des fanatiques islamiques. Mais il y a eu d’autres attentats : à Oklahoma ou Atlanta. Ces attaques ont été laissés de côté. »

Satrapi ne rechigne pas non plus à soulever la responsabilité de l'Europe Occidentalle, citant des exemples de l'histoire Antique, de l'Inquisition, ou, plus récemment, de la guerre des Balkans. « Les conflits actuels ne se déroulent pas entre l'Est et l'Ouest ou entre islamiques et chrétiens mais entre fanatiques et gens normaux. » Satrapi, qui affiche ses convictions non croyantes, ajoute avec une pointe de malice : « Dieu a mal organisé le monde : nous sommes les seuls à pouvoir ressentir la peine des drames commis par les fanatiques et les attentats. »

Article publié initialement en janvier 2007.