Culture

Marius Ivaskevicius, faux fuyant

Article publié le 25 septembre 2006
Article publié le 25 septembre 2006
Le poète, dramaturge et réalisateur lituanien Marius Ivaskevicius, 33 ans, incarne la mélancolie et la complexité de l’âme slave. Ses ouvrages pleins d’humour et de tendresse, ont fait de lui un artiste emblématique de la nouvelle vague de l’Est.

Je rencontre Marius Ivaskevicius à la fin d’une après-midi printanière rue Bracka, derrière la place principale de Cracovie. L’artiste d’origine lituanienne est venu visiter la Pologne voisine à l’occasion d’un festival littéraire 'Vanishing Europe' [l’Europe qui disparait) durant lequel il mène, en compagnie d’autres artistes européens, des discussions empreintes de nostalgie à propos de lieux quittés, oubliés ou inutiles. Bien bâti, vêtu d’un simple tee-shirt noir sur un jean, l’allure d’Ivaskevicius donne une impression de force, parfois démentie par un sourire timide.

« Pourquoi je me suis retrouvé ici ? J’ai beaucoup apprécié l’idée de ce festival », me lance t-il simplement. Après un instant de réflexions, ses yeux balaient d’un air rêveur les murs du café. « Le travail de recherche, en particulier quand il est lié à la culture, me donne toujours beaucoup de plaisir, » reprend t-il. « Participer à ce festival, c’est comme étudier ma vie. Non loin d’ici habitaient mes grands-parents que j’allais voir pendant les vacances. C’est dans cet endroit que se sont jouées les scènes principales de mon enfance. » Et mon interlocuteur d’évoquer le souvenir de la gare de Wierzboowo au nord de son pays natal, « symbole du luxe et de la richesse de la Russie des Tsars. Témoin de sa lente détérioration, j’ai vu la manière dont l’histoire lui a porté des coups successifs et fatals ».

Polyvalence mélancolique

Né en 1973 et résidant à Vilnius, Marius Ivaskevicius est à la fois poète, dramaturge et réalisateur. Juste après avoir achevé ses études de langue et de littérature, il collabore avec l’un des plus prestigieux quotidiens du pays Respublika avant de se consacrer à l’écriture et au 7ème art. Il anime aujourd’hui une émission culturelle « Cultural trap » sur la télévision lituanienne. Il a aussi publié des recueils de nouvelles (‘Kam Vaiks’ [Des enfants, à quoi bon ?], 1996), des romans (‘Istorija nuo debesies’ [L'Histoire d'un nuage], 1998) ; ‘Les Verts’, 2002), ainsi qu'une trilogie dramatique (‘Le Voisin’, 2002).

Un parcours visiblement éclectique qui ne me renseigne pourtant pas sur la personnalité de Marius Ivaskevicius. Qui est-il vraiment ? L’intéressé lui-même ne répond pas tout de suite à cette question. Il semble redouter de se livrer plus avant et de se laisser enfermer dans une définition précise « Ma vie est ce que je garde dans ma mémoire, » glisse t-il, sur la réserve. « Ce sont ces souvenirs qui forgent notre âme » , lance t-il encore.

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Littérature de l’Est ou de l’Ouest

Alors que j’aborde l’idée d’universalité de la littérature, je vois se dessiner sur le visage d’Ivaskevicius une sorte de désaccord poli. « Chaque auteur possède une identité typique constituée de l’endroit où il a grandi, du contexte spécifique dans lequel naît son oeuvre. Tout cela n’est pas évident à transmettre,» réplique t-il vivement. Mon invité voit clairement apparaître le clivage Est-Ouest dans les œuvres européennes : « une autre manière de penser implique nécessairement une autre manière d’écrire. La littérature de l’Est est plus métaphorique, elle a plus de symboles. Comme les artistes ne savent pas communiquer de manière directe, ils habillent le message dans un costume. »

A titre d’exemple, Ivaskevicius invoque les fantômes de Fiotr Dostoievski ou Anton Tchekov. Pour lui, cette façon très imagée d’écrire est un atout : « C’est très chic de notre part », dit-il avec satisfaction. Quant aux livres de l’Ouest, « ils sont trop réels », tranche mon invité.

La question de l’identité européenne enthousiasme visiblement cet amoureux des lettres qui me lance son opinion du tac-au-tac. « Une forte identité européenne est impossible. Il faut d’abord se débarrasser de son identité actuelle avant d’en recevoir une nouvelle. Mais cela n’est pas si facile car chaque homme est profondément enraciné dans ce en quoi il a grandi. » Ivaskevicius juge que « l’idée de l’Europe commune est juste» avant de nuancer : « du moins l’Europe si elle est comprise comme synonyme de la démocratie, des droits de l’homme, du respect de l’individu. Rien de plus. »

Retour aux sources

L’espoir est néanmoins permis : aujourd’hui, le continent n’est plus arbitrairement divisée par un Rideau de Fer et les artistes comme les types de littérature commencent tout doucement à se mélanger et à s’influencer. « C’est un phénomène très positif. Au final, les auteurs de l’Est pourront enfin apprendre de leurs collègues. Comment écrire de bons récits par exemple car nous en sommes encore vraiment loin, » se réjouit Ivaskevicius, un vague sourire flottant sur son visage.

Selon lui, les festivals transnationaux dans l’esprit de ‘Vanishing Europe’ améliorent la condition de la littérature moderne européenne en l’ouvrant à de nouveaux défis et en présentant le monde différemment. Sortir de l’oubli des endroits perdus de l’Europe est certainement une source d’inspiration pour les prochaines générations. Ivaskevicius se veut à cet égard très optimiste : « plus les jeunes reviendront aux sources de leur passé, meilleurs ils seront … ».