Culture

Manislam : un islam sans genre est-il possible ?

Article publié le 16 juillet 2014
Article publié le 16 juillet 2014

Dans Ma­nis­lam, la réa­li­sa­trice turco-nor­vé­gienne Ne­fise Özkal Lo­rent­zen jette un re­gard ap­pro­fondi sur ce que si­gni­fie être un homme mu­sul­man. Un point de vue in­té­res­sant sur une ques­tion dé­li­cate de notre époque.

Dans les pays is­la­miques, la plu­part des femmes et des ho­mo­sexuels ont une li­berté li­mi­tée et éprouvent de grandes dif­fi­cul­tés dans leur vie quo­ti­dienne. Les hommes tentent de li­mi­ter la li­berté des autres et les font souf­frir. Dans ces pays où prime le sys­tème pa­triar­cal, les gar­çons, à l’in­verse des filles, se doivent d’être forts, do­mi­nants, dé­ci­sion­naires et bien-ai­més. Parce que ce sont des hommes. Mais ces hommes sont-ils heu­reux ? Com­ment sup­portent-ils ce far­deau, com­ment ré­pondent-ils à toutes les at­tentes qui pèsent sur eux ? Sur quels fon­de­ments se basent les in­ter­pré­ta­tions du livre sacré ? Livre ou in­ter­pré­ta­tions : quel est le vé­ri­table pro­blème ? C’est dans le der­nier épi­sode de sa tri­lo­gie sur l’is­lam – qui a né­ces­sité trois ans de tra­vail – que Ne­fise Özkal Lo­rent­zen tente de ré­pondre à ces ques­tions.

Dans son pre­mier film, Gen­der Me (2008), nous avons fait la connais­sance d’hommes ho­mo­sexuels et mu­sul­mans. Dans le se­cond épi­sode, A Ba­loon for Allah (2011), elle ex­plique pour­quoi les femmes mu­sul­manes sont mal­heu­reuses. Enfin, dans le der­nier opus, Ma­nis­lam (2014), les hommes mu­sul­mans oc­cupent les pre­miers rôles. La mu­sique du do­cu­men­taire a été com­po­sée par Mer­can Dede, un cé­lèbre joueur de flûte turque tra­di­tion­nelle. Le film, quant à lui, est spon­so­risé par la NRK, la so­ciété de radio et de té­lé­dif­fu­sion nor­vé­gienne.

Dans Ma­nis­lam, Özkal Lo­rent­zen nous pré­sente quatre mu­sul­mans en In­do­né­sie, au Ko­weït, au Ban­gla­desh et en Tur­quie. Ceux-ci re­ven­diquent une nou­velle in­ter­pré­ta­tion de l’is­lam, voient la vie dif­fé­rem­ment des croyants et n’hé­sitent pas à poser des ques­tions.

Ce do­cu­men­taire est une brève his­toire de leur per­cep­tion de l’is­lam, les conflits qu’ils ren­contrent lors­qu’ils tentent de chan­ger la culture do­mi­nante de leurs pays res­pec­tifs et la façon dont ils par­viennent à faire pas­ser leurs mes­sages. Selon la réa­li­sa­trice, ces quatre hommes, qui es­saient de mo­de­ler un islam uni et dé­mo­cra­tique, re­ven­diquent aussi leur propre li­berté. Les do­cu­men­taires de Ne­fise Özkal Lo­rent­zen sont sin­gu­liers, car ils sont en­ri­chis d’une ani­ma­tion et d’une nar­ra­tion de conte de fées. La par­ti­ci­pa­tion de Ne­fise en tant que mère et femme dans ses films rend le tra­vail de la réa­li­sa­trice unique.

Les hommes font tom­ber le masque

Dans Ma­nis­lam, au lieu de nous in­for­mer ou d’éclai­rer nos lan­ternes, Özkal Lo­rent­zen nous per­met de com­pa­tir, de res­sen­tir la dou­leur des hommes. Les pro­ta­go­nistes par­tagent leurs sou­ve­nirs les plus in­times, et se confessent par­fois de­vant la ca­méra. İhsan Elia­çik est bien connu des ma­ni­fes­tants du parc Gezi, en Tur­quie. Il mène un groupe d’ac­ti­vistes, les Mu­sul­mans An­ti­ca­pi­ta­listes. Il re­pré­sente aussi une per­son­na­lité im­por­tante aux yeux de la réa­li­sa­trice, issue de la même culture que lui. Il lui donne l’es­poir de re­trou­ver l’is­lam au­then­tique, ré­cu­péré par les fon­da­men­ta­listes. Elia­çik est un théo­lo­gien mu­sul­man qui pense que la re­li­gion doit être an­crée dans la vie de tous les jours et doit se concen­trer sur des in­jus­tices telles que la fa­mine ou les ques­tions en­vi­ron­ne­men­tales. Selon lui, ces pro­blèmes ne sont pas en­ra­ci­nés dans la re­li­gion is­la­mique . De mau­vaises in­ter­pré­ta­tions de celle-ci et un sys­tème pa­triar­cal do­mi­nant im­posent de facto un ap­pé­tit des hommes pour le pou­voir et la pos­ses­sion.

Im­tiaz Pavel, Ban­gla­dais, a créé un quiz au­quel jouent les en­fants du vil­lage, afin qu’ils com­prennent l’éga­lité hommes-femmes. Dans les vil­lages mu­sul­mans que Pavel a vi­si­tés, les filles jouent au foot­ball en short, tan­dis que les gar­çons les sou­tiennent. Naif Al-Mu­tawa est un psy­cho­logue Ko­weï­tien et in­ven­teur de 99, le pre­mier des­sin animé avec des su­per-hé­ros dans le monde is­la­mique. Il ra­conte les aven­tures de 99 su­per-hé­ros por­tant les 99 noms d’Al­lah. Il croit au pou­voir de la nar­ra­tion et a re­mar­qué que le monde is­la­mique ne pos­sé­dait aucun su­per-hé­ros, contrai­re­ment au chris­tia­nisme, avec Su­per­man ou Bat­man.

Syaldi Se­hude et quatre autres jeunes hommes ont mar­ché dans les rues de Ja­karta, en mini-jupes, tout en chan­tant des slo­gans contre le viol. Ce petit évé­ne­ment a pro­vo­qué un choc na­tio­nal, et a même fait les gros titres du Ja­karta Post. Ils pensent que les hommes doivent d’abord se li­bé­rer afin que les femmes puissent s’éman­ci­per. Ils de­vraient ainsi pou­voir pleu­rer comme les femmes le font.

L'heure d'une ré­vo­lu­tion is­la­mique ?

En plus d’at­ti­rer l’at­ten­tion sur la dou­leur des hommes, le film de Ne­fise Özkal Lo­rent­zen sou­ligne que les ha­bi­tants des pays mu­sul­mans sont da­van­tage jugés sur la re­li­gion do­mi­nante de leur na­tion que sur leur per­son­na­lité in­di­vi­duelle ou leurs ta­lents. La mau­vaise ré­pu­ta­tion de l’is­lam est fac­trice de pré­ju­gés et de dis­cri­mi­na­tions. Le chris­tia­nisme l’a éga­le­ment vécu au cours du XVIème siècle, et la ré­forme de cette re­li­gion a ou­vert une nou­velle ère dans l’His­toire. L’is­lam n’en est pas en­core là. Al-Mu­tawa, Eliaçık, Pavel et Se­hude peuvent être consi­dé­rés comme les pion­niers d’une grande ré­forme is­la­mique. Une ré­vi­sion de la re­li­gion qui doit être faite ra­pi­de­ment, comme nous le montre Ma­nis­lam. La tri­lo­gie de Lo­rent­zen de­vrait être dif­fu­sée dans le monde en­tier afin que les gens réa­lisent que l’is­lam, tel que nous le vi­vons ac­tuel­le­ment, n’est pas le vé­ri­table islam.