Culture

Lucia Etxebarria : «La littérature est un art machiste»

Article publié le 2 juillet 2009
Article publié le 2 juillet 2009
Maman à 41 ans, l’écrivain sexe, drogue et rock’n’roll espagnole, conserve de sa jeunesse révoltée, un grain de folie et une rébellion devenue rage de vivre. On aurait pu la croire rangée avec sa petite famille mais elle poursuit toujours ses idéaux féministes.

« Ecoute, pourquoi tu ne passes pas à la maison plutôt ? »Je note l'adresse que me dicte Lucia Etxebarria le plus naturellement du monde. « Dans une demi-heure ». Je la remercie et raccroche avant de bien réaliser ce qui m’attend. Je pars sur le champ, me perds dans Lavapiés, aperçois au loin la gare d'Atocha. Ironie de l'aménagement urbain, je sais que j'approche du but quand je vois le Musée de l'érotisme de Madrid. Je sonne, me présente, on m'ouvre. Sur le palier, une porte entrouverte que je n'ose franchir. Des cris de petite fille, un petit chien noir vient me faire la fête. Lucia finit par se montrer et m’invite à entrer. « Tu veux boire quelque chose ? J'ai de l'eau ou... ou de l'eau. »

Umberto Eco, homme-écrivain

Dans le salon, je m'assieds sur l'imposant canapé, sous la protection de peintures et de posters soigneusement désalignés sur le mur jaune. La petite fille, aussi blonde que Lucia est brune, court du balcon à sa chambre et de sa chambre au balcon. « Elle veut juste attirer l'attention, ne t'inquiète pas. Elle n'aime pas que je ne sois pas toute à elle. » Sait-elle pourquoi sa mère répond à des interviews ? « Non, je ne lui ai pas expliqué mon métier. Pour elle je suis une maman normale. Je vais la chercher normalement à l'école et je lui raconte normalement des histoires pour l'endormir. »

Une maman normale qui a débuté sa carrière littéraire par une biographie de Kurt Cobain et Courtney Love, le couple rock mythique, des années 90. Son premier roman Amor, curiosidad, prozac y dudas est sur la pile des meilleurs ventes et en tête des gondoles des grandes librairies, avec sa traduction française Amour, Prozac et autres curiosités  (Editions 10/18, sorti en 1997)… ou une plongée dans un univers madrilène pop et déjanté.

Comme elle s'exprime dans un français parfait, je lui dis que ses traductions en français ne lui rendent pas justice et demande si, à l'instar d'Umberto Eco, elle exige un droit de regard sur les traductions de ses livres. Elle éclate de rire. « Je n'ai pas le temps. D'ailleurs même si j'avais le temps, je n'aurais pas envie, j'ai d'autres choses à faire. Il n'y a pas que mes livres dans la vie. Vois-tu, la différence entre Umberto Eco et moi, c'est que moi j'écris sur la réalité, il faut bien que je m'y frotte. » Elle s'anime : « Umberto Eco est indéniablement un grand écrivain mais lui n'élève pas une petite fille turbulente. As-tu vu le film Comme une image de Jaoui et Bacri ? Il y a un écrivain homme qui ne sait se consacrer qu'à son art dedans. C'est un film très juste.»

Entre France et Espagne

« Ca se passe toujours comme ça, ça s'est toujourspassé comme ça. Les hommes artistes sont desartistes,les femmes artistes sontdesfemmes.Lalittérature est un art encore plus machiste que les autres. Il y a une frontière entre la littérature des sentiments et la littérature virile, digne d'intérêt. Les hommes écrivains sont très à cheval sur leur virilité, il ne faut pas vendre plus de livres qu'eux, sinon on les menace. » Elle s'amuse maintenant franchement : « Moi, je vends pas mal et en prime, je n'ai pas ma langue dans la poche, du coup je suis cataloguée lesbienne ou à la rigueur, dans le meilleurdes cas, castratrice. »

La France est un pays plus moderne que l'Espagne. A mon tour, je ris et affirme que peu de pays européens sont plus rétrogrades que le mien. « Tu dis ça parce que l'Espagne a le mariage gay. Vous, les Français, vous croyez que l'Espagne est un pays moderne parce que vous voyez Lucia Etxebarria et Pedro Almodovar. D'abord, on a tous les deux, presque plus de succès chez vous qu'ici. Et puis c'est vous qui avez un bon système de congés parentaux par exemple. » Je réplique que la réaction du parti socialiste à la candidature de Ségolène Royal n'a pas été des plus progressistes. « Mais au moins il y a eu une réaction. Ici, ils l'auraient tellement peu prise au sérieux qu'ils ne se seraient même pas donné la peine de réagir. » Alors, pourquoi vivre en Espagne ? « Madrid, ce n'est pas l'Espagne tu sais et puis ce n'est pas moi qui ai choisi cette ville, c'est elle qui m'a choisie. »

Ecriture : un gagne-pain

La littérature est également un art moins subversif et les bons écrivains, ceux qui auraient des choses à dire, ne sont pas forcément publiés. Elle m'explique : « C'est parce qu'il y a énormément de subventions. Alors on aide ceux qui écrivent les livres que la classe dominante veut lire. » Lucia a remporté le fameux prix Planeta, en 2004, grâce à son avant-dernier roman Un miracle en équilibre, « une longue adresse affectueuse et drôle, piquante et poétique, où une mère dit à son enfant le bonheur qu’elle a de l’avoir conçue, portée, mise au monde… », décrit la quatrième de couverture. Sa carrière se résume à l’écriture : journaliste, traductrice, script, jobs dans la publicité... Avec le recul, elle en rit. « Ce n'est même pas l'art qui me touche le plus finalement. La musique et la peinture me mettent dans des états qu'aucun livre ne me fait même entrevoir. Pourtant, j'adore lire. C'est juste que je peux littéralement entrer en transe en écoutant un morceau. »

L’écrivain montre du doigt certaines toiles de son salon. « Tu vois, je ne fais rien de très bon avec un pinceau et je suis mauvaise musicienne. C'est juste que j'arrive mieux à raconter les histoires que je vois par ce biais-là. Et je vois vraiment des histoires, elles arrivent comme des visions, les personnages sont vivants et entiers sans que je les construise. Elles sortent mieux si j'essaye de les écrire, voilà tout. Etre écrivaine n'a jamais été mon rêve. » Son rêve absolu ? Etre assez connue pour ne plus devoir faire sa propre promotion.