Culture

Little Broken Hearts : le road-movie musical de Norah Jones

Article publié le 11 mai 2012
Article publié le 11 mai 2012
Dix ans après Come Away With Me - qui s’était vendu à plus de 20 millions d’exemplaires - et une série d’albums jazzy, Norah Jones revient avec un nouvel opus sorti le 1er mai, Little Broken Hearts (Blue note/EMI). A 33 ans, entre son succès et ses déceptions amoureuses, la brunette nous livre un album dramatique et intense, digne de la bande-originale d’un vieux film américain.
Tant et si bien que le magazine American songwriter le définit comme étant « le départ le plus spectaculaire et enrichissant de toute sa carrière. »

Une cadillac traverse un désert nord-américain. La femme qui tient le volant a un visage doux, serein. Ses lèvres dessinent un sourire mutin. C’est la première scène du film, mais la fin d’une histoire. Le spectateur s’interroge : qu’a-t-elle pu bien faire pour afficher ce sourire, étrangement malicieux ? Une évasion ? Un meurtre ? Cette scène pourrait être celle qui accompagne « Good Morning », titre sur lequel s’ouvre le nouvel album de Norah Jones. Une chanson qui annonce un nouveau départ après une accumulation de désarrois, faux-espoirs et déchirements. C’est après cet air apaisant que se raconte le récit tourmenté du personnage…

Produit et composé en partie par Danger Mouse (Gnarls Barkley), Little Broken Heartspetits cœurs brisés ») est toujours un peu smooth mais largement moins « piano-jazz » que les précédents. La jeune femme y joue d’ailleurs toutes les parties à la guitare et à la basse. Le revirement se fait même au sein d’une seule chanson : le titre plutôt sombre et violent, « Take It Back », démarre avec un air au piano pour virer subtilement sur des notes jouées à la guitare, qui prend soudain le dessus. Norah Jones avait déjà pris un tournant folk avec The Fall (2009), mais celui-ci nous livre une série de rythmes blues avec une légère pointe de pop mélancolique et hypnotique.

Ses fans de la première heure peuvent certes être déçus, mais la voix de velours de la fille de Ravi Shankar ne perd pas de sa vigueur, bien au contraire. Ses récentes histoires douloureuses - une nana qui lui pique son mec - lui confèrent une force démesurée et parfois inquiétante. En tout cas, Cat Power ne passe pas très loin. Ne vous laissez pas influencer par le single « Happy Pills » et les deux premières chansons douces et espiègles de l’album, le reste est ténébreux, noir, voire effrayant. En jetant un œil au clip de « Happy Pills », on voit d’ailleurs la brunette perdre son voile de petite fille sage et tuer l’homme qui l’a trompée à coup de chloroforme et de noyade dans un lac. Aucune émotion ne transparaît sur son visage.

Et une Norah Jones énervée et vengeresse, ça explose. Calmement. Minutieusement. Avec classe. Ce n’est pas pour rien que la pochette de l’album s’inspire de l’affiche du film Mudhoney(1965), du héraut de la poitrine mirobolante Russ Meyer, qui sait mettre en scène des femmes à la fois douces et machiavéliques. Little Broken Hearts a ce côté cinématographique qui nous donne l’impression d’être transporté dans un road-movie de gonzesses coriaces. Ses chansons passent par toutes les humeurs, de la colère à la résignation, et par toutes sortes de scénarios possibles sur la rupture et ses tourments. Il y a le côté paisible et gentillet de My Blueberry Nights (dans lequel elle a joué) avec les ballades « Travelin’On » et « Say Goodbye », ou l’aspect plus endurci de Thelma et Louise avec « Out On The Road ». Dans un esprit vengeur et menaçant, l’héroïne devient une sorte de Beatrix Kiddo avec « Little Broken Hearts » et « Miriam ». Dans celle-ci, la femme se venge et tue la femme qui lui a piqué son amant (juste après que celui-ci ai été assassiné dans « Happy Pills »). Sans aucun remords, elle se félicite de son acte avec une joie perturbante : « Oh Miriam / That’s such a pretty name / And I’ll keep saying it / Until you die » (« Oh Miriam / C’est un si joli prénom / Et je ne vais pas cesser de le dire / Jusqu’à ce que tu meurs. »). Funny and creepy.

Tout se termine sur « All A Dream » (« Tout un rêve »), une longue litanie dans lequel la femme se rend compte qu’elle a tout perdu. Dans une résignation douloureuse, elle réalise que cette romance n’était qu’un rêve : « My stomach starts to churn / And the curtains in the wind begin to burn / And now I know it’s all a dream » ( « Mon estomac commence à se nouer / Et les rideaux dans le vent commencent à brûler / Et maintenant je sais que tout n’est qu’un rêve »)

Qu’advient-il de la femme qui conduit la cadillac ? Elle a tout laissé derrière elle, sereine et accomplie. Elle a simplement cristallisé ses ressentiments dans une œuvre d’art.

Photos : Une © courtoisie du site officiel de Norah Jones ; Vidéos : "Little Broken Hearts" (cc) YoutTube/SexReflex , "Happy Pills" (cc) YouTube/norahjones