Culture

Littérature albanaise : L'Accident d'Ismail Kadaré

Article publié le 14 septembre 2012
Article publié le 14 septembre 2012
Lire le roman publié en 2008 de l'écrivain albanais, c'est comme être soûl et assister à une dispute entre ivrognes : il n'existe aucun point de vue stable qui permette de clarifier les voix de narrateurs peu fiables.

Le détective qui tente de reconstituer le fil des événements à travers les témoignages de ceux présents lors de la mort d’un albanais d’âge moyen et de son amante d'autrefois, la belle Rovena, est happé par un brouillard qui le mène de vérité potentielle en vérité potentielle. Le roman, « Aksidenti » en albanais, s'ouvre précisément sur « l’accident » - un crash de voiture à Vienne au cours duquel deux Albanais, Besford Y et Rovena, meurent – ou semblent mourir – tandis que le chauffeur de leur taxi est grièvement blessé.

La mémoire voilée des Balkans

Besford avait un rapport inexpliqué avec les enquêtes en cours à La Haye sur des crimes de guerre. En conséquence, les investigations sur la mort du diplomate sont exigées tant par les autorités serbes qu'albanaises. Par le biais de ces intérêts parallèles, il semble que Besford devienne, de par sa mort, le terrain d'histoires inconciliables, telles celles qu'il a vu se dérouler à La Haye. La mémoire incomplète du chauffeur de taxi et son explication alarmante sur les personnes qui, dans le taxi, ne s'embrassaient pas mais « essayaient de s'embrasser » évoquent la mémoire voilée des Balkans. Dans le même temps, le témoignage douteux de la violoniste qui était l'ancienne amante (potentielle) de Rovena invite à envisager la dynamique d’un triangle amoureux, la violoniste ne pouvant considérer son rôle comme une simple parenthèse au sein de l'amour central et impénétrable entre Rovena et Besford. Chaque élément qui semble apporter une révélation ne viendra par la suite qu'épaissir le brouillard - la révélation, par exemple, que le corps de la femme albanaise pourrait en fait être un mannequin.

Le centre émotionnel est toujours éludé et Kadaré écrit comme s'il ne pouvait voir les choses sinistres que du coin de l'œil

Entre les interrogatoires menés par le détective et la propre imagination de celui-ci, la relation entre Rovena et Besford s'esquisse comme un palimpseste. Les scènes avant et après le sexe, les souvenirs fantomatiques du sexe, la conversation guindée sur le sexe, les conversations sur les rêves - le centre émotionnel est toujours éludé, et Ismail Kadaré, le gagnant 2005 du Man Booker international, écrit comme s'il ne pouvait voir les choses sinistres que du coin de l'œil. Même lorsque Besford et Rovena sont présents et au beau milieu de leur liaison, il semble qu’ils ne font que hanter les pages.

Les vestiges de l'amour

Ce qui ne signifie pas que les deux personnages soient mal campés – il y a là de parfaites descriptions de l’obsession, des réminiscences émotionnelles d'une tendresse tendue, et une ambiance familière. On a le sentiment que Kadaré, dans l'histoire présentée comme sur des négatifs photos, traite plus des vestiges posthumes de l'amour en lui-même qu'il n'aborde une histoire d'amour en particulier. C'est le canevas d'une relation plus ou moins distillée et cristalline qui prend forme, indépendamment de ses propres faits ou de sa chronologie - l'abondance des moments intimes plus qu'opaques, la froideur incompréhensible, les ans et les vagues d'allers et venues, tous figés au sein d'un unique moment.

Quelques pages avant la fin du roman, Kadaré mentionne les noms d'Orphée et Eurydice. C'est peut-être le moment que l'on comprend le plus - qu'au cœur de leur amour, Rovena et Besford ne sont en quelque sorte plus de ce monde. Les mystérieuses circonstances de leur mort (potentielle) sont ou écrites d'avance ou contraintes de se produire de par ce fait central et métaphysique : l'un a entraîné l'autre en enfer. L'Accident pourrait ne constituer qu'une réflexion sur la méfiance, la duplicité et la mémoire traumatisée, mais son récit évoque également la position complexe qu'occupe Kadaré lui-même au sein du monde littéraire. A travers ses grands romans qui captent l'atmosphère paranoïaque et irréelle du régime totalitaire d'Enver Hoxha, Kadaré est considéré à la fois comme un dissident et un sycophante et les tentatives pour faire cadrer sa fiction subtile et allégorique à des attitudes pro- ou anti-Hoxha ont conduit à réécrire et réinterpréter sa position. Ceci semble être la dernière riposte de Kadaré : répondre par l'opacité. Bien que les distorsions induites par les souvenirs de seconde main puissent donner à la lecture de L'Accident une impression de mal de mer, la traduction que propose John Hodgson de ce livre en anglais (la traduction française est de Tedi Papavrami, ndt) semble se poser en testament rendant hommage au pouvoir du secret dans une relation et à celui de la littérature en tant que domaine dans lequel la vérité peut être à la fois complètement intime et totalement évasive.

Photos : (cc) Presty/ flickr; Couverture du livre (cc) The Accident on amazon.com; Kadaré  (cc) jlmaral/ flickr