Culture

L’italien, une langue d’arlequin ?

Article publié le 8 décembre 2011
Article publié le 8 décembre 2011
Social media, conference call, quel « gossip molto trendy appreso nella chat live online » (« ce gossip hyper trendy appris sur le chat online »)… est-ce que les Italiens parlent encore italien ? Ou parlent-ils une langue arlequin, un dialecte « itanglais » ? L’excuse de la mondialisation ne tient pas debout…

Pour le cent-cinquantième anniversaire de l’unité nationale, l’italien fête, même parmi mille zones d’ombre, son dernier succès. Déjà langue maternelle des habitants de la péninsule, et – selon le dernier recensement de Ethnologue – celle d’environ 7 millions de locuteurs italophones répartis principalement entre la Suisse, la France, la Croatie et la Slovénie, l’italien étend aujourd’hui sa zone de chalandise. Les cours d’italiens tournent depuis des années au ralenti, mais ils sont en constante augmentation dans toute l’Europe Orientale, en Amérique du Sud et aux États-Unis, où les chaires de langue et de culture italienne se multiplient.

La langue elle-même est-elle protégée ?

Dans ce cas, pourquoi se préoccuper de la langue de Dante ? Malgré sa diffusion croissante et sa popularité au-delà des frontières, l’italien apparaît en plus grande difficulté en Italie même. Une langue est par définition retenue comme l’expression de la culture et de l’identité d’un pays. Les intellectuels italiens l’ont bien compris. Pourtant, au cours des vingt dernières années, on assiste à un refus catégorique de proposer une normalisation guidée par des institutions culturelles (contrairement au reste de l’Europe et du monde) avec la conviction que « la langue se défend elle-même ». Toutes propositions, comme l’institution d’un « Conseil supérieur de la langue italienne », sont irrévocablement accusées de fascisme linguistique.

Bien loin de garantir la liberté, l’absence totale de normes laisse les rênes linguistiques entre les mains des médias et des agences publicitaires qui truffent la langue de xénisme à une cadence soutenue. Ces dernières années, le phénomène a atteint un niveau record, tant est que la lecture de textes « italiens » implique l’utilisation d’un bon dictionnaire d’anglais. Est-ce un destin inévitable auquel on doit se résigner ? Au contraire. Il suffit de regarder les autres pays européens, où une meilleure connaissance et une identification plus importante à leur propre langue nationale ont apporté des résultats bien différents, dans le respect des droits fondamentaux et des libertés linguistiques.

L'institut n'a aucun pouvoir judiciaire, c'est juste une association culturelle composée d'universitaires.

Alors que les autres font l’effort de traduire les termes techniques, presque toujours en anglais, les Italiens brandissent l’absurdité de traduire des mots internationaux. Comme s’il était ridicule de s’opposer à une linguistique désormais mondialisée à laquelle participerait toutes les langues. Malheureusement, ceci est complètement faux. Par exemple, dans le domaine informatique, fortement anglicisé, l’italien est la seule langue qui intègre presque tous les termes anglais, alors qu’ils sont traduits ou adaptés dans la majorité des autres langues, créant, si nécessaire, des néologismes. Une démonstration ? Tandis que l’Italien dit « file », les Français parlent de fichier, les Espagnols d’ « archivo » et les Allemands de « datei ». D’autres rétorqueront en faisant remarquer que ce sont des langues majeures, parlées largement dans le monde. Alors que dire du Néerlandais « bestand », du Finlandais « tiedosto » et du Polonais « plik » ? Pays dans lesquels, par ailleurs, la connaissance de la langue anglaise est nettement supérieure. Que peut-on y faire ? Ou surtout que doit-on dire aujourd’hui ? Pourquoi « touchscreen », proposé (ou imposé ?) par le matraquage des campagnes médiatiques, et récité comme un mantra de la modernité, ne peut pas être plus simplement un « schermo tattile » (écran tactile) ? Et le fumeux « social network », traduit dans presque toutes langues européennes ? Pourquoi ne peut-on pas simplement dire que Facebook est une « piattaforma sociale » (plateforme sociale) ? Ce qu’il est vraiment d’ailleurs !

Personne ne veut imposer un italien pur, privé de barbarisme étranger car l’échange entre les langues est un dénominateur commun de la mondialisation. Il semble cependant absurde de soutenir cette « ignorance cultivée » qui a contaminé beaucoup d’Italiens, les amenant à se pavaner et à inonder leurs conversations avec des mots d’une langue, que bien souvent ils ne sont pas en mesure de parler. Sans prétendre pouvoir modifier le passé, mais en restant dans le présent, il suffirait de regarder autour de soi pour se rendre compte que la mondialisation des langues, entendue comme une inévitable et complète anglicisation à laquelle il n’y aurait pas de sens de s’opposer, est une fable que l’on croit seulement en Italie.

Photo : (cc) _Pek_/flickr