Culture

Lisbonne : Portuguese Blues 

Article publié le 19 février 2014
Article publié le 19 février 2014

Lisbonne recèle de secrets imperceptibles dans ses petites rues à l'organisation anarchique. Mais l'un de ses fameux trésors enfouis se laisse attraper. Entre attraction touristique et tradition ancrée, le fado est une poésie mélancolique qui raconte des mésaventures amoureuses alors que les personnes qui les chantent ont souvent des airs d'anciens tragédiens. Visite encordée.

Oui, il est fa­cile de voir du fado dans un res­tau­rant à Lis­bonne. Et oui, il est dif­fi­cile de trou­ver un en­droit en­core au­then­tique. En ça, le se­cret du fado n'est pas si pal­pable. Il a fallu mar­cher et creu­ser pour trou­ver ces perles rares, cette poé­sie en­chan­te­resse et mé­lan­co­lique qui berce les bas-fonds de Lis­bonne.

Les bases

C'est Mi­guel, mu­si­cien pro­fes­sion­nel de gui­tare por­tu­gaise, qui nous oriente pour écou­ter du fado dans une am­biance qui lui est propre, en nous ex­pli­quant en pre­mier chef le prin­cipe de la gui­tare por­tu­gaise. « C'est une gui­tare à douze cordes dont l'uti­li­sa­tion s'ins­pire de celle du oud (ins­tru­ment né à Ba­by­lone et ré­pandu dans les pays arabes, nda). Son rôle est d'ac­com­pa­gner la voix. » Les autres gui­ta­ristes (dont le nombre varie entre 1 et 3) donnent le tempo. « Les textes sont par­fois écrits par la per­sonne qui chante elle-même, conti­nue Mi­guel. Sinon, ce sont des textes tra­di­tion­nels, connus de tous. ». Dans cer­tains quar­tiers, le fado se joue es­sen­tiel­le­ment pour les tou­ristes. Mais le gui­ta­riste nous in­dique un en­droit, un vrai : « pour écou­ter du bon fado, c'est à Mesa Da Frades ». Pour s'y rendre, il faut s'en­fon­cer dans Al­fama. Un quar­tier po­pu­laire, mais de plus en plus tou­ris­tique jus­te­ment parce que beau­coup d’en­droits pro­posent des di­ners-spec­tacle fado à 30 euros.

Dans ce quar­tier, beau­coup de res­tau­rants, de bis­trots. Presque de quoi se lais­ser en­trai­ner, tant le quar­tier a conservé une forte au­then­ti­cité. Seule­ment, les « Fado to­night » ou autres « Fado-Menu » ha­billent un peu trop sou­vent les ar­doises. Alors, on passe son che­min. Et l'on se perd, ima­gi­nant ces en­droits se­crets d'où quelques notes s'éva­de­raient pour at­ti­rer le mé­lo­mane aven­tu­rier. Heu­reu­se­ment, chaque pe­tite rue alam­bi­quée, chaque beco (pas­sage) ré­serve des sur­prises.

Ainsi, sur une pe­tite place peu éclai­rée et en­cla­vée se trouve l'en­trée mys­té­rieuse de la Mesa da Frades. Une grande porte fer­mée re­tient quelques per­sonnes de­hors qui at­tendent jus­te­ment qu'elle s'ouvre, après avoir sonné. Il est 23h. Une ru­meur, à peine per­cep­tible, nous par­vient de la salle. La pre­mière chan­teuse a com­mencé. Deux chan­sons et une pause. La porte s'ouvre lais­sant en­trer au compte goutte les quelques ba­dauds. Il fait presque noir à l'in­té­rieur. L'en­droit semble an­cien, figé dans le temps. Quelques pe­tites lampes dis­po­sées sur les tables per­mettent de dis­tin­guer les per­sonnes as­sises et leur tenue chic. Sur les tables, des bou­teilles de cham­pagne. Dans la salle, tous sont por­tu­gais. Le res­tau­rant, prisé par les gens aisés, reste ce­pen­dant tout à fait ou­vert et abor­dable. Quand la mu­sique re­prend, la salle fait si­lence. Deux gui­ta­ristes ac­com­pagnent une vieille chan­teuse, aux al­lures d'an­cienne diva, consu­mée par le désir de s'ex­pri­mer. Un air po­pu­laire est re­pris en choeur. Pen­dant ce temps, quelques ra­pides flashs de lu­mière cré­pitent. C'est le si­gnal aler­tant les pro­prié­taires que de nou­veaux ama­teurs at­tendent pour ren­trer. Jus­qu'à deux heures du matin, chan­teuses et chan­teurs se suc­cè­de­ront le temps de 3 ou 4 chan­sons.

Deo­linda - « Fado To­ninho »

Avec un peu de chance...

En sor­tant, Luis, ama­teur de fado, ra­conte que la mu­sique ty­pique de la ca­pi­tale lu­si­ta­nienne souffre d’une baisse de po­pu­la­rité, « à cause du manque de re­nou­vel­le­ment et de la ré­cu­pé­ra­tion de cet art à des fins uni­que­ment tou­ris­tiques », af­firme-t-il. Pour­tant, cer­tains groupes comme Deo­linda ou António Zam­bujo, se ré­ap­pro­prient les bases du fado et conquièrent un nou­veau pu­blic, ce qui ravit le jeune étu­diant. Luis ha­bite près du métro Laranjeiras, un quar­tier un peu ex­cen­tré, sans grand in­té­rêt, mais pas cher pour les étu­diants comme lui.

Près de chez lui, il y a chez Tony. Dif­fi­cile de sa­voir si le bar est en­core en ac­ti­vité. Il est tout le temps fermé et per­sonne n’at­tend de­vant sa de­van­ture en bois. Pour­tant, de temps à autre, quelques notes de fado s'en échappent. Pour ren­trer, il faut to­quer. Et at­tendre. Puis un petit bon­homme trapu et mous­ta­chu pointe le bout de son nez, le re­gard in­qui­si­teur. C'est Tony et mal­gré son air bourru, il est ravi d'ac­cueillir de nou­velles per­sonnes. Une fois de plus, à l'in­té­rieur, on ne compte que des por­tu­gais, qui cô­toient cette fois pas mal de jeunes. Tony et son as­so­cié ne parlent pas an­glais et ne sont pas ha­bi­tués à re­ce­voir des étran­gers. Qu’im­porte, le pa­tron sert comme si nous étions des ha­bi­tués. Les murs af­fichent une déco in­tem­po­relle, un mé­lange d'au­then­ti­cité et de désué­tude qui donne l'im­pres­sion d'un foyer fa­mi­lier, où cha­cun est le bien­venu. L'am­biance est en­fu­mée, la lu­mière ta­mi­sée. Ici, pas de cham­pagne sur les tables, juste des cen­driers pleins et des verres de rouge à moi­tié vides. L'exi­guïté du lieu, per­met une grande proxi­mité avec les mu­si­ciens et la mu­sique. Quelques chan­teuses à la tenue faus­se­ment élé­gante laissent place à un vieil homme com­plè­te­ment saoul. Tous sont ha­bi­tés par les textes qu'ils chantent et qu'ils ont vrai­sem­bla­ble­ment écrits eux-mêmes. « Pen­dant la dic­ta­ture [de Sa­la­zar ndlr], ra­conte Tony, beau­coup de thèmes étaient in­ter­dits dans les textes. Quand le ré­gime est tombé, la créa­ti­vité s'est li­bé­rée ! ».

S'as­seoir à une table lis­boète pour écou­ter du fado est une des pre­mières choses à faire dans la ville. Mais c'est aussi un dé­lice qui se mé­rite. Le fado n'est pas seule­ment une mu­sique, c'est une am­biance. Dif­fi­cile à trou­ver. Mais c'est pour­tant elle qui vous fera voya­ger aussi bien dans Lis­bonne que dans la mu­sique.

Tous pro­pos re­cueillis par Tho­mas La­borde, à Lis­bonne.