Culture

Liban, Palestine et Israël, un cinéma sous tension

Article publié le 14 janvier 2014
Article publié le 14 janvier 2014

Les Rencontres Henri Langlois fêtaient leur 36ème édition du 29 novembre au 8 décembre à Poitiers. Chaque année le festival international des écoles de cinéma propose un voyage cinématographique dans une partie du monde. Cette année, les organisateurs ont fait un pari audacieux : mettre à l'honneur les réalisateurs libanais, palestiniens et israéliens dans un même focus.

Ce mardi 3 dé­cembre, la salle du ci­néma TAP Cas­tille est pleine à cra­quer. Dans la salle, les réa­li­sa­teurs in­vi­tés pour ce Voyage à l'est de la mé­di­ter­ra­née sont assis au pre­mier rang. Ils sont Pa­les­ti­niens, Li­ba­nais et Is­raé­liens. Pari ou pas, les Ren­contres Henri Lan­glois ont réussi à ras­sem­bler des re­pré­sen­tants de trois peuples en conflit de­puis plus de soixante ans. Une prouesse qui n'était pas ga­gnée d'avance. La lu­mière s'éteint, les courts mé­trages li­ba­nais com­mencent.

L'om­ni­pré­sence du passé et la cen­sure du pré­sent

Dans la salle, deux jeunes réa­li­sa­trices re­pré­sentent leur film et leur école. Le pre­mier film est une fic­tion, La ma­chine à gran­dir, de Perla Kher­la­kian. Élevé au sein d’une fa­mille très stricte et tra­di­tio­na­liste, Ro­bert, 12 ans, n'en peut plus d'at­tendre. Il veut gran­dir le plus vite pos­sible. En­voyé dans un pen­sion­nat, il va créer sa ma­chine à gran­dir. À tra­vers son film, la réa­li­sa­trice pose son re­gard sur un sujet so­cié­tal, celui des re­la­tions en­fants/pa­rents. « Un film qui ne parle pas de la guerre c’est très rare au Liban », sou­ligne-t-elle. Perla consi­dère que son pays est tou­jours tourné vers le passé et cette guerre qui a mar­qué pour long­temps l’es­prit des Li­ba­nais. « Au ci­néma on n'a pas dé­passé le sujet. Le pu­blic li­ba­nais en a marre des films sur la guerre. »

Bande-an­nonce d'Hé­ri­tage de Hiam Abbas

Les pro­blèmes po­li­tiques per­sistent au Liban et touchent de plein fouet le ci­néma. Sahar Mous­sal­hem a pré­senté à Poi­tiers son film, Tour­ne­sol, qui dé­nonce la cen­sure im­po­sée par le gou­ver­ne­ment. Dans un monde tout en cou­leurs, les gens vivent heu­reux. Une pe­tite fille va dé­cou­vrir que sa grand-mère pos­tière ma­ni­pule leur bon­heur en rem­pla­çant les mau­vaises nou­velles par les bonnes. Dans un film tout en dou­ceur, Sahar tient tou­te­fois un dis­cours ferme : « lorsque la vé­rité est ca­chée, on ne peut pas vé­ri­ta­ble­ment être heu­reux. Ceux qui ont le pou­voir au Liban ma­ni­pulent le peuple sans que l’on ne s'en rende compte. C'est aussi vrai pour tous les pays du monde. Mais chez nous, la cen­sure est ins­ti­tu­tion­na­li­sée ». 

Les dé­marches sont longues pour faire un film. Elles im­pliquent des au­to­ri­sa­tions et le gou­ver­ne­ment a un droit de re­gard sur le scé­na­rio. « C'est prin­ci­pa­le­ment pour évi­ter les conflits », ex­plique Perla. La cen­sure du Hez­bol­lah in­ter­dit no­tam­ment la dif­fu­sion des films is­raé­liens au Liban. « On ne peut pas voir de films d'Israël et de Pa­les­tine. C'est la pre­mière fois que nous pou­vons le faire et c'est grâce aux Ren­contres Henri Lan­glois ! », s'en­thou­siasme Sahar. 

Cen­sure, fic­tion et mai­sons qui fument

Pour Mo­ham­med Al Fateh, c'est aussi une grande pre­mière. Ce jeune réa­li­sa­teur pa­les­ti­nien de Jé­ru­sa­lem-est sort de Pa­les­tine pour la pre­mière fois. La mise en pa­ral­lèle entre Pa­les­tine et Israël a sus­cité pas mal de dé­bats dans les mi­lieux in­tel­lec­tuels. « Sur­tout entre les uni­ver­si­tés et les forces po­li­tiques, ex­plique-t-il. Pour moi, le dis­cours sur la paix est un men­songe. Israël pla­ni­fie tout et les Pa­les­ti­niens ne font que des conces­sions. À quelle paix cela peut-il abou­tir ? » C’est peu dire que le ci­néma pa­les­ti­nien ra­vive les ten­sions avec Israël. « Nous tour­nons sur­tout des do­cu­men­taires. La fic­tion per­met plus de li­berté mais le mes­sage est moins fort. » Preuve de ce ci­néma en­gagé, au­cune école en ter­ri­toire pa­les­ti­nien ne forme à la fic­tion. Mo­ham­med est venu à Poi­tiers pour pré­sen­ter deux films qu'il a réa­li­sés. A let­ter from Je­ru­sa­lem est un ins­tant de vie ra­conté par une en­fant dont la fa­mille se doit de dé­truire sa mai­son, sous la me­nace des au­to­ri­tés. Space The Al­leys ra­conte les dif­fi­cul­tés des jeunes à pra­ti­quer leur sport (le par­kour, nda) à Jé­ru­sa­lem. 

Le ci­néma pa­les­ti­nien en est à ces bal­bu­tie­ments. « On compte le nombre de salles de ci­néma sur les doigts d'une main », dé­taille Mo­ham­med. Les pro­jec­tions se font sur­tout au sein de l'uni­ver­sité. Au final, le ci­néma reste un monde in­time. « J'ai déjà été en pri­son et ma mai­son fait l’ob­jet d’un ar­rêté de dé­mo­li­tion. Quand je parle de ces jeunes, je parle de moi », ex­plique-t-il, avant de ra­jou­ter qu'il es­père un jour que le ci­néma de son pays soit aussi pro­fes­sion­nel que le ci­néma li­ba­nais qu'il a dé­cou­vert pen­dant le fes­ti­val.  

« Mon seul pays c'est le ci­néma »

La dé­lé­ga­tion is­raé­lienne était ma­jo­ri­taire sur le fes­ti­val, faute au pro­blème de visa ren­con­trés par cer­tains Pa­les­ti­niens. Le ci­néma est plus pro­fes­sion­nel dans ce pays. Les fi­nan­ce­ments y sont beau­coup plus im­por­tants. Pour­tant, le lourd passé de l'État juif et les conflits avec ses voi­sins conti­nue de han­ter le monde du grand écran. Nadav Lapid est un ha­bi­tué du fes­ti­val de Poi­tiers. Il a été sé­lec­tionné deux fois lors­qu'il était étu­diant. Son ci­néma dé­peint une so­ciété is­raé­lienne qui va mal. « La vio­lence po­li­tique est en­ra­ci­née dans l'âme col­lec­tive de la na­tion is­raé­lienne », ex­plique t-il. Exemple : la jeu­nesse de Tel-Aviv, qu'il dé­crit comme dé­pres­sive, per­due dans « une ville qui veut contre­dire les far­deaux de l'his­toire ». 

Par­tant lui aussi de ce constat d'une so­ciété is­raé­lienne mal dans sa peau, Hiam Abbas, une Pa­les­ti­nienne d’Israël est venue pré­sen­ter son film, Hé­ri­tage, au fes­ti­val.  Pour elle, le conflit est lié à l'édu­ca­tion plus qu'à la re­li­gion. « Le ter­ri­toire est mor­celé en de grandes pri­sons. On est dans une am­biance em­plie de né­ga­ti­vité. Moi je ne crois pas que le ci­néma va chan­ger quelque chose. Mais il per­met le rêve, le par­tage et la consi­dé­ra­tion hu­maine. C'est pour ça que je fais ce mé­tier. Mon seul pays, c'est le ci­néma. »

Tous pro­pos re­ceuillis par Fla­vien Hu­gault, à Poi­tiers.