Culture

L’holocauste télévisé d’Amélie Nothomb

Article publié le 10 octobre 2007
Article publié le 10 octobre 2007
Dans son roman, ‘Acide Sulfurique’, l’auteur belge Amélie Nothomb pousse à l’extrême la folie de la télé, mettant en scène un camp de concentration avec la banalité d’un docu-soap.

CKZ 114 est la star du dernier show télévisé à la mode, ‘Concentration’. Elle est d'une beauté stupéfiante, timide, et l’âme noble. Comme ses codétenus, elle supporte avec courage les souffrances quotidiennes qui lui sont infligées par les instruments de tortures des ‘capos’ du camp, fraichement sélectionnés dans la rue.

Tous les soirs, confortablement installé devant son poste, le spectateur voyeur et médisant peut quant à lui « expédier dans l’autre monde » deux prisonniers du camp. Décision fatale au bout de la télécommande.

Zdena est une capo au caractère ambivalent, choisie pour surveiller les prisonniers. Rompue au monde des médias et avide de reconnaissance, elle éprouve de moins en moins de plaisir à maltraiter ses victimes. Et CKZ 114 commence à s’attirer les faveurs du public avec son calme stoïque. Sa devise, ‘La solution c’est le silence’, semble plaire au spectateur. C’est le principal.

Quand CKZ 114, la petite chérie de l’Audimat, ouvre la bouche et délivre du bout des lèvres un mot pour protéger du pire un co-détenu condamné à mort, elle devient l’héroïne de tous les médias. Gros titres sur la ‘divine Pannonique’. Car c’est son nom. Entre elle et Zdena va naître une sorte de relation ‘je t’aime, moi non plus’, qui est en même temps le fil rouge du roman. Ce qui semble être pour l’une un combat pour la reconnaissance médiatique devient pour l’autre une lutte pour la survie.

Paysage audiovisuel perverti

'Acide Sulfurique’, le petit roman de Nothomb paru en 2005, a également conquis le marché européen du livre en 2007 après s’être attiré les foudres des critiques, notamment en France et en Belgique.

L’Express l’a jugé « grossier » tandis que pour le Progrès, le roman faisait preuve « d'incompétence, en s'attaquant à un sujet dont la gravité fait d'autant plus ressortir la légèreté de son talent ». De son côté, Le Monde appelait à un « cri aussi pathétique que ce roman », contre la génération télé afin de pousser celle-ci à enfin éteindre le poste.

« Vint le moment où la souffrance des autres ne leur suffit plus: il leur en fallut le spectacle ». Ainsi commence l’ouvrage de Nothomb. Au fonds, l’émission nouvelle génération, ‘Concentration’, décrite dans son livre fonctionne au fond comme un camp de concentration : sauf que chaque pas, chaque émotion des détenus est acheminée par l’écran directement jusqu’au salon du téléspectateur-voyeur. La barbarie en images.

Ce que Nothomb a voulu dénoncer, la perversité des spectateurs dans leur rapport à la télévision et l’exhibitionnisme grandissant des anonymes, prend toutefois l’allure d’une farce dans ‘Acide Sulfurique’. Nothomb n’a pas honte de mélanger la ‘Genickschussanlage’ [dispositif mis en place dans les camps nazis pour tuer les prisonniers d’une balle dans la nuque sans qu’ils ne s’en doutent en les faisant mettre face à un mur sous prétexte de les mesurer] et ‘Je suis une célébrité – sortez moi de là’. la comparaison qu'‘Acide Sulfurique’ cherche à faire est vouée à l’échec, en raison de la banalité avec laquelle elle est traitée.

Horreur télégénique

Ces dernières années, le marché européen du livre a vu naître une tendance à la copie : ainsi toute œuvre littéraire estampillée du passé nazi mène visiblement au succès médiatique. Le best-seller de Jonathan Littell, ‘Les Bienveillantes’ (2006), a obtenu l’an passé toute une série de prix.

Même phénomène pour Günter Grass : juste avant la parution outre-Rhin de son dernier roman ‘Pelures d’oignons’ [‘Beim Häuten der Zwiebel’] (2006), l’écrivain allemand, prix Nobel de littérature, révélait son appartenance, jusqu’ici secrète, à la Waffen SS durant sa jeunesse. Grass a été discrédité mais les ventes de son livre se sont elles, envolées. En clair, l’étiquette ‘nazi’ fait vendre.

Mais traiter l’Holocauste comme Nothomb, personne n’avait encore osé. Des protagonistes sans épaisseur qui jettent à tout va des mots trop lourds pour eux – foi, résistance, morale – et des formulations pompeuses, du genre « Les meurtriers, ce sont vos yeux », rendent les élucubrations de Nothomb incroyables.

‘Acide Sulfurique’ correspond bien au style dédaigneux de Nothomb. Dans ses romans précédents comme ‘Hygiène de l’assassin’ ou ‘Cosmétique de l’ennemi’, l’auteur, née en Belgique, s’était déjà frottée à la face sombre de l’humanité. Dans son 16ème roman, l’homme échoue une fois de plus, lamentablement. Alors que Pannonique doit être exécutée en direct, l’audimat de ‘Concentration’ atteint 100 % : poètes, enfants, aveugles et même les fervents opposants de la télévision sont devant leur poste. Choquant ? Un geste avec sa télécommande suffit pour choisir de faire mourir ou non Pannonica.