Culture

L’exemple espagnol : le complexe d’autosuffisance

Article publié le 25 septembre 2008
Article publié le 25 septembre 2008
Les professionnels dénoncent le manque d’investissement des gouvernements dans le domaine de l’enseignement des langues au sein des universités européennes.

« L’espagnol est l’une des rares langues modernes dans laquelle une promenade ne se fait pas, mais se donne. Un dictionnaire ordinaire donne une définition assez juste du sens de « paseo » : promenade, action de se promener. Mais que pouvons-nous faire de ce substantif ? Qui nous préviendra qu’en castillan, les promenades se donnent ? » C’est avec de telles questions qu’Ignacio Bosque, membre de l’Académie royale espagnole, a inauguré le 10e Congrès international de la Confédération européenne des centres de langues dans l’enseignement supérieur (CERCLES) qui se tient à Séville jusqu’au 20 septembre.

Plus de 350 spécialistes, originaires d’une vingtaine de pays, ont participé à ce congrès centré sur les Language Centres for a Plurilingual Future in Europe. Durant toute son intervention, l’académicien a particulièrement souligné le fait que la prédisposition à l’apprentissage des langues étrangères, en plus d’être une nécessité professionnelle, est une question culturelle. « Si la priorité lui est donnée, cet apprentissage sera performant », a-t-il précisé.

« La langue est vivante et dynamique »

Les pays dont la langue nationale compte un grand nombre de locuteurs ont coutume de développer un « complexe d’autosuffisance » qui ralentit cet apprentissage. Les Pays-Bas ou le Danemark doivent faire figure d’exemple pour les autres nations, telles que la France, le Royaume-Uni ou l’Espagne. La langue, a ajouté Ignacio Bosque, est vivante et dynamique. Les dictionnaires combinatoires, qui prétendent aller plus loin que « le simple sens », ne sont probablement pas la seule solution pour enseigner les langues, a nuancé l’académicien, « mais c’est une tentative de compréhension et une solution envisageable pour obtenir les niveaux exigés par l’Union européenne. » Enfin, il en a appelé au courage des professeurs, leur demandant de se laisser surprendre par le quotidien et de « transmettre ce qui n’est pas dans les livres, mais plutôt ce qui leur est personnel et donc irremplaçable. »

Un Processus de Bologne auquel personne ne croit

Depuis sa création en 1991, la CERCLES réunit tous les deux ans les professionnels européens de l’enseignement des langues étrangères. En 2008, le principal objectif est d’établir un échange permanent d’idées à travers la construction d’un réseau d’institutions universitaires, afin de faire face aux changements que supposera l’application totale du Processus de Bologne dans l’apprentissage des langues en Europe.

Changements que beaucoup qualifient de « paradoxaux », car ils ne mettent pas en pratique ce qui a été signé. Alors que l’Unesco a déclaré l’année 2008 comme celle des langues, avec comme devise « Les langues étrangères comptent », Marta Genis Pedra, présidente de l’Association de centres de langues de l’enseignement supérieur (ACLES) en Espagne, dénonce l’hypocrisie du gouvernement espagnol : « Aucune institution publique ou officielle n’y a fait la moindre référence. »

Bien qu’elle considère que l’enseignement des langues étrangères « s’est considérablement amélioré en Espagne », elle demeure sceptique quant au respect des exigences de l’Espace européen de l’enseignement supérieur (EEES). A ce sujet, elle s’interroge : comment un élève de l’enseignement supérieur pourra maîtriser deux langues étrangères si les nouveaux programmes réduisent le nombre d’heures qui y sont consacrées, et ce afin de boucler tous les cursus universitaires en quatre ans, comme le stipule le Processus de Bologne. L’avancée réalisée dans l’éducation primaire est « louable » : en Espagne tous les enfants de 6 à 12 ans sont encadrés par des professeurs dans leur apprentissage de l’anglais, « mais cet encouragement ne peut en rester là ».

Seul 1 % du PIB est consacré à l’enseignement des langues étrangères

Actuellement, 1 % seulement du PIB est consacré à l’enseignement des langues étrangères en Espagne ; ce manque de moyens, qui touche le corps enseignant et le nombre d’heures, réduit la préparation de l’élève, qui est pourtant conscient qu’en Europe, sans la maîtrise des langues, « il n’y a rien à faire », souligne Lucia Giordano, récemment diplômée de l’Université de Milan.

Une française à la tête de l’Institut des langues de Séville

(C.F)La française Marie-Christine Orsini, directrice de l’Institut des langues de Séville, explique que toutes les activités autrefois considérées par les centres officiels d’enseignement des langues en Espagne comme « complémentaires » sont désormais reconnues comme parties intégrantes des « heures et contenus soumis à évaluation. »

Cela inclut le visionnage et le commentaire de films, mais aussi les activités proposées par les élèves eux-mêmes. Les chiffres du cours précédant semblent être de bon augure : 11 911 élèves de 45 nationalités différentes se sont inscrits pour apprendre 10 langues. Ce dernier chiffre augmente pour l’année 2008/2009, avec l’incorporation d’une onzième langue : le chinois. En contrepartie, Marie-Christine Orsini exprime une grande préoccupation : l’apprentissage d’une langue étrangère n’a aucun caractère obligatoire pour l’obtention d’un diplôme universitaire.