Culture

L’Eurovision : l’Europe dans tous ses Etats

Article publié le 13 mai 2011
Article publié le 13 mai 2011
Samedi 14 mai, le concours de l’Eurovision va rassembler devant le petit écran 160 millions d’amateurs de la chanson dans 43 pays. Derrière les décors de paillette et des airs de variété éphémères, le concours est un portrait vivant d’une Europe en mouvement, de ses enjeux sociaux, politiques et identitaires. Décodage.

La Turquie, l’Azerbaïdjan, Israël… l’Eurovision accueille à bras ouverts des pays qui ne font pas partie de l’Europe au sens géographique. « Et pourquoi pas ? » s’interroge Marie Myriam, la dernière interprète à avoir gagné l’Eurovision pour la France ; ce fut en 1977. « L’Eurovision va s’étendre là où la musique l’emportera », précise-t-elle. Philippe Le Guern, sociologue de la culture et des médias, auteur de plusieurs articles scientifiques sur l’Eurovision, partage son enthousiasme. « C’est là qu’on voit à quel point le concours est progressiste. Il fait entrer dans l’Europe des pays qui ne font pas encore partie de l’Union Européenne et même ceux pour qui la question ne se pose pas pour l’instant. » indique-t-il.

Un concours qui unit et qui désunit…

Créé en 1956, peu après le traumatisme de la Seconde Guerre Mondiale, l’Eurovision se voulait un événement fédérateur des peuples européens, une sorte de ciment en musique pour une Europe divisée. Les 55 ans du concours montrent clairement qu’il ne s’agissait pas d’un ciment à prise rapide. « Après tout c’est un concours. Il est normal que les différents pays se regardent un peu en chiens de faïence », sourit Marie Myriam. Pour elle, aujourd’hui se sont les identités nationales qui définissent l’Europe. « Le concours rapproche les peuples de l’Europe autour de la musique et en même temps sans fierté nationale il n’existerait pas ! » précise la chanteuse.

Selon Philippe Le Guern, on peut difficilement attendre de l’Eurovision qu’elle joue un rôle majeur dans l’affirmation d’une culture ou d’une identité européenne fédératrice. En revanche, elle est révélatrice des identités souvent marginalisées.

Tout est joué d’avance ?

Vote de proximité géographique, vote entre diasporas… Les affinités et conflits entres nations font que la chanson n’est pas le seul critère pris en compte le soir de la finale de l’Eurovision. Farid Toubal, professeur de sciences économiques à l’université d’Anger, est co-auteur d’une étude très poussée sur la structure du vote à l’Eurovision. « Depuis ses débuts, le concours de l’Eurovision reflète les affinités, les sympathies, ou encore le sentiment qu’ont les pays d’appartenir à un groupe », indique-il.

« Prenons le cas de Chypre et la Grèce. Sur la période 1975-2005, Chypre donne en moyenne à la Grèce 7,41 points de plus que ce que la Grèce ne reçoit en moyenne. La Grèce ajoute en moyenne 6,46 points de plus au score chypriote moyen. Cette réciprocité se retrouve chez les pays d’Europe de l’Est et dans une moindre mesure chez les pays scandinaves. Les votes à l’Eurovision révèlent également les rivalités entre les pays. La Turquie et Chypre ont toujours voté l’une contre l’autre. L’Allemagne ajoute en moyenne au score moyen de la Turquie sans être compensé par celle-ci. La France, quant à elle, a toujours eu tendance à réduire le score moyen de la Grande-Bretagne alors que celle-ci est plutôt neutre à son égard », précise le chercheur.

Si le vote géopolitique a toujours été plus ou moins présent, c’est avec l’introduction du télévote en 1997 que le phénomène s’est accentué. Récemment, l’Union Européenne de Radio-Télédiffuseurs, organisateur du concours, a réintroduit le vote mixte : la moitié des voix d’un pays proviennent désormais du télévote, l’autre moitié du jury professionnel. « Ce système est plus juste ; il permet de rééquilibrer les choses et de garantir une certaine qualité des chansons », précise Marie Myriam qui préside cette année le jury des professionnel en France. Pour Farid Touleb, il est peu probable que la donne change pour autant.

Certains chercheurs avancent même que les résultats du vote sont prévisibles sur la seule base de données géopolitiques. Derek Gatherer, chercheur à l'université de Glasgow, a élaboré une formule mathématique permettant de déterminer le gagnant bien avant le concours. En 2007, elle lui a permis de prévoir la victoire de la Serbie plusieurs mois à l’avance.

On se pose alors la question : une bonne chanson peut-elle encore avoir raison du vote géopolitique ? « Bien sûr, la musique se fiche des frontières. Prenons la victoire norvégienne d’Aleksander Rybak en 2009. Il a su séduire pratiquement tous les pays, ce qui lui a valu un score record ! », précise Marie Myriam. Un message d’espoir pour la France qui depuis des années finit en fin du classement. Verdict samedi soir.

Photo : (cc)Farruska/flickr ; vidéos : avec la courtoisie de YouTube