Culture

Les immigrés au centre de rétention de Vincennes : après l’incendie

Article publié le 13 janvier 2009
Article publié le 13 janvier 2009
En juin 2008, le centre de rétention administrative de la banlieue parisienne, le plus grand de France, prenait feu. Sept mois après, retour sur les conditions de vie des sans-papiers dans ces locaux.

« Nous n’étions pas beaucoup, autour de nous des policiers, pompiers et ambulances qui allaient et venaient. D’où nous étions, nous n’avons pas pu voir grand-chose : seulement les flammes qui dévoraient ce qui restait du toit. Nous étions derrière le mur, sans le droit de bouger, il faisait une chaleur asphyxiante e nous ne pouvions rien faire d’autre que de crier des slogans, alors que les policiers nous rappelaient à l’ordre et que l’un d’entre eux nous filmait. ‘Souriez ! Vous êtes filmés !’ lui avons-nous hurlé, mais nous n’avons rien pu voir d’autre et donc au bout d’un moment nous sommes repartis, en petits groupes, comme nous étions venus. » Le témoignage d’Anne, une militante de Réseau éducation sans frontière (RESF), association qui se bat notamment contre les expulsions des mineurs scolarisés du territoire français, confirme l’un des traits communs aux centres européens où sont enfermés les étrangers en attente d’expulsion : ils sont fermées et les membres de la société civile ne peuvent pas y pénétrer.

(lookin4poetry/flickr)

La révolte de Vincennes

Le 22 juin 2008, jour où le CRA (équivalent du CIE en Italie, le centre d’identification et d’expulsion) de Vincennes, en banlieue parisienne, a brûlé, Anne et les autres sont restés à regarder de loin. La lumière n’a pas encore été faite sur les causes et les modalités de l’incendie du centre, qui est resté vide quelques mois avant de ne rouvrir que partiellement en novembre 2008. « En gros, après la mort d’un Tunisien (l’autopsie, qui n’a jamais été rendue publique, parle d’un arrêt cardiaque, sans rien dire de plus), les détenus se sont beaucoup agités », explique Cécile, qui travaille à la Cimade, association chargée de garantir le réel exercice de leurs droits aux étrangers dans les Cra. « Ils ont demandé des explications qui ne sont jamais venues : le jour après une violente bagarre a explosé avec la police et quelqu’un a mis feu à une chambre. »

«La logique qui est derrière la politique de Sarkozyest celle de la productivité»

Si l’élément déclencheur de la révolte a été la mort du détenu, il faut dire que la Cimade dénonce depuis longtemps les conditions difficiles dans lesquelles vivent les étrangers à Vincennes. Dans son rapport sur les Cra français, la Cimade explique que le centre, avec ses deux sites de 140 places chacun et un personnel de police suffisant juste pour un site, ses locaux étroits, le manque d’espace pour marcher et le contact humain réduit au minimum, « est un univers presque carcéral, qui génère de la violence, sous différentes formes. »

De plus le politique « du chiffre » voulue par Sarkozy (26 000 expulsions en 2008), avec ses dérives en termes d’application mécanique et restrictive de la loi, a rempli au maximum les CRA, poussant à l’exaspération les personnes qui y sont détenues. Le rapport de la Cimade avait sonné l’alarme : « 2007 restera une année difficile qui risque d’être le prélude d’une longue série si l’administration ne prend pas acte de la gravité de la situation. »

Immigrés : tenir des objectifs d’expulsion

Le CRA de Vincennes était le plus grand centre de France, un vrai symbole de l’industrialisation de la détention administrative des « sans-papiers », dénoncée par la Cimade. « La logique qui est derrière la politique de Sarkozy », explique Nicolas Fischer, chercheur à l’EHESS (Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales) de Paris, « est celle de la productivité : fournir des chiffres sur le nombre d’étrangers à expulser suppose que l’Etat doit s’engager à maintenir l’objectif fixé. »

Le risque étant que, suivant cette logique, les droits des étrangers en question représentent un frein à cette politique. Ce n’est pas pour rien que la présence même de la Cimade dans les centres, disciplinée par une convention stipulée en 1984 entre l’association et l’Etat, est menacée par l’intention d’instaurer un régime de concurrence entre plusieurs organisations : « Au nom de la transparence à laquelle doit prétendre un Etat qui se veut libéral, le Gouvernement veut multiplier le numéro des candidats qui prêtent leur assistance dans les centres, et se réserve le droit de choisir l’association qui respecte, entre autres critères, celui de la confidentialité. Ce que cela signifie reste flou : les abus dénoncés par la Cimade, les informations sensibles souvent déterminantes pour démontrer que tel ou tel étranger est injustement détenu dans un centre, seront-elles considérées comme confidentielles ? » L’autre grand risque est que, en prévoyant la division des CRA sur le territoire national, l’on perde la vision d’ensemble sur l’état de la détention administrative garantie jusqu’à présent par le rapport annuel de la Cimade.

30 000 expulsions en 2009

Malgré les critiques, la généralisation de la détention d’immigrés sans permis de séjour est un des piliers de la politique de l’immigration en Europe. Mais la fonction des centres de détention n’est pas aussi évidente que ça : souvent les Etats d’origine des immigrés ne signent pas l’autorisation nécessaire au retour des sans-papiers, sans compter les dépenses de plus en plus conséquentes que comportent tout l’appareil bureaucratique et la structure impliquées dans les expulsions. En France, la journaliste Carine Fouteau a estimé qu’elles arrivent à un coût total de 700 millions d’euro. Le résultat étant que souvent l’on quitte le centre avec un document qui intime de partir du pays avec ses propres moyens. « On sait que beaucoup de sans-papiers ne repartiront pas, continue Fischer, mais en attendant, une étude a estimé cette population partiellement invisible à 350 000 personnes en France. » En attendant, le centre de Vincennes est destiné à rouvrir, avec encore plus de places : « Inévitable, vu que l’Etat français prévoie de réaliser 30 000 expulsions en 2009. »