Culture

Les Hooligans de la syntaxe : un stylo rouge contre le racisme

Article publié le 18 octobre 2016
Article publié le 18 octobre 2016

Sur Internet, les commentaires racistes pullulent. À tel point que l'Allemagne a lancé une discussion publique, avec une question : « Comment les gérer ? ». Peut-être en s'intéressant au collectif « Les Hooligans contre la syntaxe », qui depuis deux ans corrige avec humour les fautes de frappe des « rageux » du Net.

Du rouge. Mes rédactions en français en étaient remplies : des marges remplies de « G » en rouge pour la grammaire, de « O » pour l'orthographe - et ligne par ligne des vaguelettes parce que « l'expression ne convenait pas ». Cette époque est heureusement révolue - même si mon français ne s'est pas beaucoup amélioré. Mais certaines personnes peuvent continuer à subir les corrections tatillonnes même s'ils ne vont plus à l'école. HoGeSatzbau – les Hooligans contre la syntaxe s'en chargent.

Corriger l'AfD, un kif ?

Derrière ce nom se cachent trois personnes qui s'attaquent aux commentaires haineux sur le Net. Sans stylo rouge, puisque les HoGeSatzbau corrigent les erreurs à l'aide de crochets et de points. Mais l'idée reste la même : il s'agit de rectifier les erreurs d'orthographe, de grammaire ou de syntaxe. Comme à l'école, avec l'humour en plus.

Car les gens derrière HoGeSatzbau ne sont pas du tout donneurs de leçons. Finalement le contenu en lui-même les intéresse peu. Ce qui importe, ce sont les réactions des gens. Kiki Klugscheißerhool, l'un des membres derrière le projet, explique : « Nous voulons que les commentaires soient vus. Beaucoup ne font que lire des choses à propos de ce genre de commentaires. Nous voulons les rendre visibles et, en le corrigeant, affirmer : "Regardez ! Réagissez !"». Et ça marche. Chaque jour, ce sont plus de 100 commentaires qui sont publiés par les fans de la page HoGeSatzbau. Quand les membres du collectif ne font que rendre chaque commentaire visible, leurs followers s'occupent du reste. « Le savoir dont on a besoin pour réagir à ces commentaires est déjà là », ajoute Kiki.

Au boulot, elle se retrouve souvent face à des commentaires qui la font rire de bon coeur. Car l'objectif, c'est aussi de critiquer les propos des « rageux » par la blague. Mais Kiki avertit: « Nous ne nous moquons pas du fait que quelqu'un ne sache pas écrire ». En revanche, les gars d'HoGeSatzbau trouvent cela drôle quand les Internautes qui souhaitent « la germanité totale » ne maîtrisent même pas la langue allemande. Un peu moins lorsqu'ils se retrouvent face aux déclarations de Frauke Petry (président de l'AfD, ndlr) ou de Lutz Bachmann (organisateur du mouvement PEGIDA, ndlr). « Je suis simplement énervée parce que je ne peux pas éviter de penser à l'influence que possèdent ces deux personnes en Allemagne », lâche Kiki.  

Facebook ridiculisé

En septembre, les trois membres de l'initiative ont été récompensés pour leur activisme en recevant le Prix du public du Smart Hero Award. Ce prix est décerné par Facebook et la Fondation Digitale Chancen, sous le parrainage des ministères allemands de l'Économie et de la Famille.

Mais les Hooligans contre la syntaxe ne seraient pas dignes de ce nom si, lors de la remise du prix, ils n'avaient pas tenu à souligner quelque chose. En remerciant le public pour leur soutien, ils ont ridiculisé les organisations remettantes. « Nous n'existerions pas si seulement vous agissiez », lâchent les trois lauréats masqués. Puis ajoutent à destination de Facebook : « Nous sommes fatigués de recevoir, en réponse à des signalements de haine et de dénigrement, un message disant que "Rien ne semble contraire aux standards de la communauté". Alors que nous encourageons chaque jour vos utilisateurs à s'engager contre la misanthropie. »

Cela fait déjà deux ans que l'initiative existe. Elle a été créée après l'apparition à Cologne des HoGeSa - une bande de brutes racistes se faisant appeler « Hooligans contre les salafistes ». « Après cela, beaucoup de gens ont eu le sentiment qu'ils pouvaient largement étendre leur droit à la liberté d'expression », raconte Kiki  qui observe également le phénomène grandir en Allemagne, en Italie et en Angleterre. « Et cela existe sûrement aussi dans d'autres pays, mais je n'en parle pas la langue », ajoute-t-elle.

En Allemagne, une large discussion qui a eu pas mal d'échos dans la société s'est déroulée sur la manière de gérer les commentaires haineux sur la Toile. Cet été, la justice a même crée une première : le 13 juillet, la police a mené des perquisitions dans 14 départements chez des auteurs de commentaires racistes. En envoyant un signal : l'anonymat d'Internet ne permet pas tout. C'est un début, mais la politique « doit encore se pencher sérieusement sur le problème », pense Kiki. D'ici là, les trois Hooligants vont continuer à raturer le Web.