Culture

Les homosexuels croates sont les plus heureux des Balkans...enfin presque

Article publié le 17 mai 2011
Article publié le 17 mai 2011
On parle beaucoup des hooligans serbes qui répriment la Gay Pride de Belgrade, beaucoup moins de la Croatie, où une loi sur les unions homosexuelles est en vigueur depuis 2003. Une journaliste bulgare s’est mêlée à la communauté gay et lesbienne de Zagreb. Gay Pride, festivals, actes en justice, le camp des progressistes a un coup d'avance.

Zagreb s’apparente plus à Budapest qu’à Belgrade. Une chose frappe d'emblée les habitués de la région, Slovénie mise à part : depuis 2002, la Gay Pride s'y déroule chaque année en juin ! Et outre le défilé estival, d'autres évènements gay friendly ont lieu dans cette ville rassurante aux airs de métropole d'Europe de l'Ouest. Est-ce que cela signifie que la vie est un long fleuve tranquille pour les gays et lesbiennes croates face à la très grande majorité (aux alentours de 90%) des hétéros catholiques du pays ?

Coming out et discrimination intériorisée

Subventionné par le gouvernment, il est annoncé par des panneaux d'affichage et des drapeaux dans toute la ville. Selon son directeur Zvonimir Dobrovic, c'est devenu un évènement incontournableÊtre ouvertement gay en Croatie sera plus ou moins facile selon l'endroit où vous vivez et travaillez, ainsi que la génération dont vous êtes issu. L'homosexualité a été dépénalisée en 1977 et beaucoup d'homosexuels des générations plus anciennes sont mariés et pères de famille. Edo Bulic est le président d'Iskorak, la plus vieille ONG militant pour les droits des gays et des lesbiennes : « Dans les petits villes, même à Split, deuxième ville de Croatie, tu ne peux pas réellement t’épanouir ». Iskorak organise la parade de la Gay Pride en collaboration avec le groupe lesbien Kontra. Leurs bureaux, situés au-dessus d'un bar populaire de Zagreb, sont d'ailleurs juxtaposés, si bien qu'on entend les filles de Kontra hurler au téléphone. « Les gens sont beaucoup plus attachées aux valeurs traditionnelles et patriarcales. Certains n’osent pas faire leur coming out, et, en majorité, beaucoup n’ont pas avoué leur homosexualité en Croatie, poursuit Edo. Il y a la peur de perdre la famille et les amis, de se faire virer de la maison ou du travail. Il n'y a qu'à Zagreb que tu peux vivre une vie normale. »

Même ici, le coming out se fait en douceur. Montrer son affection en public est souvent accepté, mais pas toujours recommandé. Milena Zajovic, 28 ans, qui travaille dans les bureaux d’un journal et dépeint ses collègues comme conservateurs, affirme qu’« il faut faire appel au bon sens pour savoir quand et dans quel quartier il est possible de montrer son affection. C’est la politique du "don’t ask, don’t tell". Tous savent que je suis lesbienne, mais dès que je parle de ma petite amie, tous font silence. »

 La justice défend les droits homosexuels

Les actes sexuels pratiqués entre personnes de même sexe et le concubinage sont autorisés en vertu d’une loi de 2004, bien que le mariage homosexuel demeure illégal. Les couples gays peuvent bénéficier des mêmes droits que les couples hétérosexuels. Mais ils doivent pour cela attendre trois ans de vie commune. La discrimination sur l’orientation sexuelle, l’identité sexuelle et l’expression sexuelle a été totalement interdite grâce à la loi contre les discriminations votée début 2009. Iskorak et d'autres ONG ont dès lors porté de nombreuses affaires devant les tribunaux. « C’est comme cela que nous vérifions si le système judiciaire fonctionne, souligne Edo. Les lois sont toujours plus édulcorées que la vie réelle. Ces dernières ont été acceptées uniquement du fait de la pression de l’Union Européenne sur le gouvernement ». Récemment, le tribunal du Comitat de Zagreb a livré le premier verdict du pays dans une affaire de crime de haine envers les homosexuels. En janvier 2011, deux jeunes hommes ont été condamnés à 60 jours de travaux forcés et 6 mois de prison avec sursis pour avoir attaqué deux hommes devant une boîte de nuit de Zagreb deux mois plus tôt. Un mois plus tôt, un chargé de TD de l’université de la ville de Varazdin, dans le nord de la Croatie, a porté plainte contre l’institution universitaire pour harcèlement du fait de son orientation sexuelle.

Le bon, la brute et les catholiques

 « Si tu ne le fais pas, c’est que quelque chose ne tourne pas rond chez toi »

Si vous étiez à la première Gay Pride de Zagreb le 28 juin 2002, vous avez peut-être croisé des députés. « Ils sont politiquement corrects, maintenant », considère Zvonimir Dobrovic, le directeur artistique du Festival Queer Zagreb des Arts de la Scène. Parmi les livres et magazines qui s’alignent dans son bureau, un ouvrage de contes gays. « C’est à nous d’utiliser cette mouvance, mais on voit qu’ils ne sont pas pleinement dans la cause et qu’aucun politique ne pourra réussir à opérer un véritable changement. » Et pour cause, le gouvernement est souvent sous l’influence de l’Église. En mars 2011, Kontra et Iskorak ont attaqué en justice une professeur d’éducation d’une école primaire catholique de Zagreb. Jelena Mudrovic avait en effet affirmé pendant sa classe que l’homosexualité était une maladie. Le principal de l’école a défendu sa femme (!), affirmant qu’elle n’avait fait que citer le livre de cours. L'homosexualité dans ce livre autorisé par le gouvernement est en réalité considérée comme un pêché. En soutien à l'enseignante, un groupe de religieux a manifesté devant le tribunal pendant l’audience, accusant la société d’être « christianophobe ». « Ils étaient très radicaux et très agressifs. Ils chantaient des chansons à propos de Satan », se souvient Edo. Une fois la professeur condamnée, Kontra et Iskorak ont écrit une lettre officielle pour se plaindre du texte rapporté dans l’ouvrage. Le gouvernement a répondu par la négative, précisant que le livre avait satisfait tous les critères et qu’il n’y avait aucune nécessité de le modifier.

Edo Bulic (à gauche) avec Ivo Josipovic, le président croate (au centre), qui soutient l'initiative

Un processus long et fastidieux

Mais la religion n’est pas le principal problème de la communauté gay. « Beaucoup de personnes sont uniquement catholiques par défaut, par naissance. C’est de l’hypocrisie », résume Edo. Tajana Josimovic, une employée lesbienne de la mairie de Zagreb, voit un autre problème : « Ma mère était gênée par ce que les gens diraient. C’est de l’ignorance. La plupart d’entre-elles ne connaissent absolument aucune personne gay ou lesbienne ». L'ignorance pardi ! « Après tout, l’homophobie est une phobie », renchérit Edo. Reste le poids de l’institution du mariage : « Si tu ne le fais pas, c’est que quelque chose ne tourne pas rond chez toi ». Une obligation pourtant interdite aux couples homosexuels. Le temps fera-t-il son travail ? « Les gens veulent du visuel, tu dois voir deux gars ou deux filles en train de s’embrasser », afirme Zvonimir. « Nous devons arriver à un point où les gens ne le remarqueront même plus. Mais cela prend beaucoup de temps et d’énergie pour briser ces petites opinions homophobes. Un changement opérationnel doit s’opérer. C’est un processus d’apprentissage fastidieux. »

Cet article fait partie d’Orient Express Reporter 2010-2011, la série de reportages réalisés par cafebabel.com dans les Balkans. Pour en savoir plus sur Orient Express Reporter.

Photos : Une (cc) Zagreb pride (cc) Ktoine/ Flickr; Zagreb Pride/flickr; Split Pride : © Jadran Babić/Cropix; tiré de index.hr