Culture

Les ciné-clubs de Tunis : la révolution animée

Article publié le 5 mars 2014
Article publié le 5 mars 2014

Depuis leur création dans les années soixante, les ciné-clubs de Tunis renvoient à des espaces de liberté créative et intellectuelle, investis par des apprentis cinéastes, passionnés du septième art et militants de toute l'opposition de gauche aux régimes qui ont gouverné le pays depuis son indépendance. Reportage dans une ville où « acheter une place de ciné relève déjà de la résistance ».

L'offre ci­né­ma­to­gra­phique de la ca­pi­tale tu­ni­sienne se ré­duit à une poi­gnée de salles qui, pour leur ma­jo­rité, gra­vitent au­tour de l'ave­nue Bour­guiba, l'ar­tère prin­ci­pale de la ville. Le Mon­dial, le Rio ou en­core le Co­li­sée sont de vieux édi­fices à l'ar­chi­tec­ture co­lo­niale, dé­li­cieu­se­ment dé­ca­dents pour l'œil étran­ger, tris­te­ment in­suf­fi­sants pour les amou­reux du sep­tième art. Ca­mou­flé dans la ville, le cou­rant al­ter­na­tif existe bel et bien : ce sont les ciné-clubs, is­sues de se­cours du cir­cuit hol­ly­woo­dien, bouées de sau­ve­tage du ciné tu­ni­sien et re­fuges de mi­li­tants de tout poil.

Jus­qu'à ce que s'al­lume il y a trois ans la mèche du Prin­temps arabe, le pays vi­vait sous un ré­gime au­to­ri­taire dans le­quel la cen­sure étouf­fait la li­berté d'ex­pres­sion et cas­trait la pro­duc­tion ci­né­ma­to­gra­phique na­tio­nale. La po­li­tique, qu'on le veuille ou non, s'im­misce dans les ciné-clubs. C'était vrai avant la ré­vo­lu­tion du 14 jan­vier... ça l'est en­core plus, de­puis.

Ci­néma, chi­cha

« Trop de po­li­tique », finit par sou­li­gner (après avoir ré­flé­chi quelques se­condes) Amel Saa­dal­lah, quand on lui de­mande pour­quoi elle a fondé Ci­né­Ma­dart, un des pre­miers clubs in­dé­pen­dants de la Fé­dé­ra­tion Tu­ni­sienne des Ciné-Clubs (FTCC). Chaque mardi de­puis sept ans, cet es­pace no­made, situé ac­tuel­le­ment à quelques pas des ruines de Car­thage, pro­jette toutes sortes de films qui ne trouvent pas leur place dans l'étroit cir­cuit de dif­fu­sion na­tio­nal. Au­jour­d'hui, par exemple, trois courts-mé­trages made in Tu­ni­sia ré­veillent une dis­cus­sion ci­né­phile pas­sion­née une fois la lu­mière re­ve­nue dans la salle. L'abon­dance de lu­nettes de hips­ters, de pan­ta­lons ci­ga­rette, de lèvres rouge vif et de bé­rets dans la salle pour­rait faire croire que l'on as­siste à une ren­contre bo­hémo-chic d'in­tel­los de n'im­porte quelle ca­pi­tale eu­ro­péenne, si le débat ne se me­nait pas dans le dia­lecte arabe tu­ni­sien, par­semé (ça, oui) de mots et ex­pres­sions fran­çaises. De­puis sa place, Amel reste at­ten­tive au débat entre les réa­li­sa­teurs des courts et le pu­blic hé­té­ro­clite, puis s'ex­plique : « par­fois, le film est juste une ex­cuse pour le débat po­li­tique qui suit. Nous, on ai­me­rait que ça soit le contraire », avance-t-elle. Cette fille aux ma­nières douces et au re­gard com­ba­tif croit que ce qui fait l'es­sence des ciné-clubs est en train de dis­pa­raître. Elle as­pire donc à se dé­ta­cher de ses autres ac­tions de mi­li­tante pour se concen­trer sur « l'amour du ci­néma, au ci­néma ».

Dans un pays où le nombre de longs-mé­trages pro­duits à l'an­née peut se comp­ter sur les doigts d'une main, s'en­tê­ter à vivre du sep­tième re­lève au fond d'une forme de com­bat. Fatma Bchini, pré­si­dente du plus an­cien club de Tu­ni­sie, le ciné-club de Tunis, le sait bien. « Ache­ter une place de ciné, à Tunis, c'est déjà de la ré­sis­tance », af­firme, ca­té­go­rique, cette étu­diante en mé­de­cine de 23 ans, qui fait aussi par­tie du co­mité fé­dé­ral des ciné-clubs. Fatma ra­conte avec pas­sion l'ac­ti­vité du ciné-club de Tunis, et a bon es­poir de voir ce type d'es­paces jouer un rôle de pre­mier plan dans la Tu­ni­sie nou­velle : « nous vou­lons ré­ou­vrir des ciné-clubs pour en­fants, pour sau­ver leur gé­né­ra­tion de l'amné­sie col­lec­tive, pour leur ap­prendre à créer et à construire ». Au­jour­d'hui, les clubs de ci­néma sont trois fois plus nom­breux que les salles, constate fiè­re­ment Fatma, « il n'y a pas un jour sans que la Fé­dé­ra­tion ne re­çoive une nou­velle de­mande d'ou­ver­ture ». 

dé­bats, en­ga­ge­ment et agents in­fil­trés

« Ils étaient si an­ti­pa­thiques et ri­gides qu'on ne pou­vait pas ne pas se rendre compte que c'était des flics », se moque en­core Maher ben Kha­lifa, membre du mi­cro­cosme ci­né­phile tu­ni­sien de­puis qu'il a at­terri, en­core gamin, à ans, dans un ciné-club. Ces flics ? Des agents in­fli­trés qui as­sis­taient sou­vent aux réunions de son club de ci­néastes ama­teurs, pour s'en­qué­rir de qui di­sait quoi.

Pa­ra­doxa­le­ment, même en conti­nuant à les ob­ser­ver de près, le pou­voir a to­léré ces foyers de dis­si­dence, en par­tie en rai­son de leur faible vi­si­bi­lité au sein de la po­pu­la­tion tu­ni­sienne, mais aussi pour sau­ver les ap­pa­rences aux yeux des dé­mo­cra­ties oc­ci­den­tales. En tout cas, « que tu mi­lites ou non dans un parti, les ciné-clubs t'ap­prennent à dé­battre. Et le débat, c'est le degré zéro de la po­li­tique. C'est ainsi que tu ap­prends à dé­fendre tes idées. Et à t'en­ga­ger », ex­plique l'étu­diant en de­sign gra­phique.

On N'a pas de moyens, mais on a des idées

Maher ap­par­tient à la Fé­dé­ra­tion Tu­ni­sienne de Ci­néastes Ama­teurs (FTCA) et, grâce à elle, il a pu à 17 ans tour­ner son pre­mier court, Kari for dogs, faux spot pu­bli­ci­taire qui, s'ins­pi­rant des tor­tures faites aux pri­son­niers d'Abu Gra­hib, fait la pro­mo' de nour­ri­ture pour chiens com­po­sée de chair hu­maine. Sans honte, Maher admet que sa pre­mière in­cur­sion ci­né­ma­to­gra­phique, au moins tech­ni­que­ment, n'était pas loin « du dé­sastre ».

Son ex­pé­rience re­flète bien com­ment fonc­tionne la pro­fes­sion en Tu­ni­sie : pen­dant long­temps, les clubs ont été l'unique école de ci­néma du pays. Plu­sieurs gé­né­ra­tions de réa­li­sa­teurs s'y sont for­més, en même temps que des ano­nymes sou­hai­tant sim­ple­ment ra­con­ter des his­toires. Maher fait au­jour­d'hui par­tie du co­mité cen­tral de la FTCA. Il as­sure qu'il y a de tout à la Fé­dé­ra­tion, « des étu­diants in­gé­nieurs comme des bou­lan­gers ou des taxis. C'est simple, nous par­tons du prin­cipe que qui­conque veut faire du ci­néma doit pou­voir y ar­ri­ver », ajou­tant que même des mi­nistres be­na­listes sont pas­sés par ces ciné-clubs.

Au mo­ment de créer, le peu de moyens l'oblige à faire appel à l'ima­gi­na­tion : il mise au maxi­mum sur le bri­co­lage, sor­tant du ma­té­riel et des idées de toutes parts. « J'ai com­mencé ma car­rière ci­né­ma­to­gra­phique en vo­lant deux ca­mé­ras », as­sure sans grand com­plexe le réa­li­sa­teur Sami Tlili, autre fou du ciné qui, après avoir monté un ciné-club à Sousse, sa ville na­tale, s'est lancé dans la réa­li­sa­tion. En bon ci­néaste ama­teur qu'il fut, il se moque des films à grand bud­get. « S'il manque un seul écrou, c'est la grande pa­nique, tout le tour­nage s'ar­rête ! », s'em­porte-t-il. Son pre­mier film, le do­cu­men­taire Mau­dit soit le phos­phate, narre les ré­voltes du bas­sin mi­nier de Gafsa au prin­temps 2008, évé­ne­ments consi­dé­rés au­jour­d'hui par beau­coup comme an­non­cia­teur des ré­vo­lu­tions arabes. « Mal­gré tous les obs­tacles, cela en vaut la peine. Dans le cir­cuit al­ter­na­tif, nous sommes les seuls à trai­ter ce type de thèmes », s'ex­plique Tlili. « Dans une si­tua­tion po­li­tique comme celle que nous avions, le ré­gime était un tueur de rêves. Le ci­néma nous a per­mis de rêver. » 

Cet ar­ticle fait par­tie d'une édi­tion spé­ciale consa­crée à tunis et réa­li­sée dans le cadre du pro­jet « eu­ro­med re­por­ter » ini­tiée par ca­fé­ba­bel en par­te­na­riat avec iwatch et la fon­da­tion anna Lindh. Re­trou­vez bien­tôt tous les ar­ticles à la une du ma­ga­zine.