Culture

Les bars d'Istanbul terrassés par la répression

Article publié le 25 octobre 2012
Article publié le 25 octobre 2012
La municipalité de Beyoglu, un district coincé entre Taksim et les eaux de la Corne d’Or, a fermé toutes les terrasses de bars dans le quartier populaire d’Istanbul en juin 2011. Plus d’un an après, l’interdiction est annoncée comme permanente. Une propriétaire de bar anonyme explique le dilemme.

Les rues séculaires serpentent le quartier branché de BeyogluSera, trentenaire, se trouve à l’extérieur d’un petit bar près du club Babylon, sirotant une boisson afin de supporter la chaleur de la ville pendant l’été. L’image rappelle une scène de film de Spike Lee à la fin des années 80 : ses leggings sont déchirés et elle est complètement habillée de noir avec ses cheveux remontés, tandis que ses amis et les membres de son équipe sont assis autour d’elle. Certains font diverses tâches subalternes au bar. Comme dans un film de Spike Lee, la scène est remplie de sous-entendus politiques, mais pas sur le racisme ou la pauvreté urbaine. « Ce que je suis en train de faire est illégal », déclare Sera, ses yeux scrutant hâtivement autour d’elle : elle est assise sur un tabouret à l’extérieur du bar qu’elle possède depuis huit ans. Si elle est prise une troisième fois assise sur la terrasse, elle sera verbalisée sur le champ.

Sera demande à rester anonyme – et de protéger le nom du bar – afin de ne pas causer de problèmes avec la mairie, dont le travail est soutenu par la police. Cette histoire d’attaque de l’espace public ressentie par les lieux de divertissement dans le quartier branché d’Istanbul ressemble à une légende urbaine. Le Premier ministre était à Beyoglu pour visiter une mosquée utilisée par l’ordre Mevlevi (les derviches tourneurs). Les rues sinueuses de l’étroit quartier sont réputées pour être difficiles à arpenter par les fêtards. Un importun a eu le malheur de lever un verre à Recep Tayipp Erdogan alors qu’il passait avec sa berline. La rencontre, animée, a tellement rendu furieux le cacique musulman qu’il ordonna au maire d’Istanbul, Ahmet Misbah Demircan, de changer la situation immédiatement.

« J’ai reçu une lettre la dernière semaine de juillet 2011 », continue Sera. « Je n’avais plus d’autorisation pour mettre des tables et des sièges dehors ; apparemment, elle avait expiré ». Les recettes du bar ont chuté de 120 000 livres turques à 10 000 en un mois, alors que la restriction estivale tombait pendant le mois du ramadan. « Mon logeur a compris. Il a divisé mon loyer de moitié, sans compter les taxes. Les affaires s’améliorent lentement. Un soir de semaine serait normalement mauvais si nous faisions 2 000 livres turques (853 euros) ; maintenant si nous faisons 600 livres turques (255 euros), c’est génial. »

Son bar, une ancienne épicerie dans un quartier autrefois connu pour sa consommation de drogue, est maintenant entouré de suspicion par les communautés locales aux aguets, ajoute-t-elle. A cinq minutes d’ici, le public assis autour de l’historique Tour de Galata a également été chassé par la mairie. Les conséquences économiques ont eu un impact sur l’âme du district : désormais les quartiers de Besiktas, Bebek et Nisantisi regorgent de commerces qui se sont déplacés – avec leurs clients. Voici un avant-goût de ce qui pourrait manquer à Beyoglu.

Recette : limonade de Lynchburg

• 1 dose de Jack Daniel’s• 1 dose de citron et de sucre de canne

• 1 dose de Cointreau

• 4 doses de Sprite

Photos : Une (cc) weno/ Fernando Weno/ weno.com.br/; TexteTerasse d'Istanvul (cc) illustir/ Alper Çuğun/ alper.nl/dingen/; Ingrédients limonade (cc) Vanessa (EY)/ Vanessa Chettleburgh/ flickr; Rue  © NS