Culture

Leonardo Moro, contre le cinéma facile

Article publié le 29 juillet 2013
Article publié le 29 juillet 2013

Leonardo Moro, jeune réalisateur italien, a réussi à expédier son premier film, Goodnight Sofia, qu quatre coins du monde, de Buenos aires à Melbourne, grâce au creative commons. Histoire d'un film né dans les rues de la capitale bulgare, qui voyage en un clic, et qui de l'aveu de son auteur, est libre comme la poésie.

Partant d’un capital initial de seulement 2000 euros, le film Goodnight Sofia a pourtant fait le tour du monde, de Buenos Aires à Sarajevo en passant par Kuala Lumpur. Les réalisateurs de 27 ans Leonardo Moro et son ami de toujours Lorenzo Robusti sont - eux - restés dans leur ville natale de Spoleto. Le secret tient en deux mots : Creative Commons. Aucune trace de la SIAE (la SACEM italienne, dlr) et libre circulation du film. « Je tiens à préciser que c'est seulement le film qui voyage, nous n'avons pas l'argent nécessaire pour nous permettre de l'accompagner dans ses transferts »,  rigole Leonardo.

J'échange mes premiers mots avec lui sous un parapluie. Nous nous promenons sous les arcades des Halles,  errant d'un café parisien à un autre, pour protester contre la pluie qui ne cesse pas malgré le fait que nous soyons déjà en mai. Finalement nous trouvons une table, et devant une tasse de café serré, Leonardo me raconte comment il a réussi à faire circuler son projet.

Le pouvoir des creatives commons

Pour réaliser un film, en fait, il suffit de quelques astuces et d'avoir les bons arguments. « On avait mis à peu près 1000 € comme capital de départ, raconte-t-il. A la suite de quoi nous avons cherché à faire des économies. » Il sourit, se rappelant les fois où il a fallu attendre minuit pour tourner sans être gêné dans les rues de Sofia et surtout sans être contraint de payer les autorisations. Les communications se faisaient par skype donc Leonardo a activé son propre réseau à la recherche d'un ami qui pouvait donner un coup de main gratuitement. « Aujourd'hui, ce qui m'intéresse c'est de pouvoir défendre mon film »,  explique-t-il. Mais n'importe comment puisque le jeune réalisateur a voulu que l'histoire de Goodnight Sofia circule en Creative Commons. Du coup, quiconque veut organiser une projection peut en demander une pellicule et le film sera bientôt disponible en téléchargement gratuit sur le site.

A la différence d'une génération toujours plus nombreuse d'artistes, de réalisateurs et de créateurs de projets qui s’ingénient à trouver des méthodes plus innovantes, allant du crowdfounding aux demandes de subventions à l'Etat, Leonardo n'est pas à la recherche d'argent. Son objectif n'est pas en fait d'avoir des fonds pour réaliser un projet toujours plus grand et ambitieux, mais de « faire des films avec toujours moins d'argent, avec des équipes toujours plus réduites ».  « Nous ne cherchons pas de mécènes », conclut il, racontant comment, pendant des festivals, il est contraint d'assister à de véritables scènes de captatio benevolentiae (technique oratoire qui permet d'attirer l'attention de son interlocuteur, ndlr) de la part des jeunes réalisateurs confrontés aux producteurs. « Nous, nous n'avons reçu aucune aide mais nous ne sommes pas non plus allés frapper aux portes. »

L'équipe de Goodnight Sofia n'a pas non plus l'intention de rester on-line. « Je ne crois pas au cinéma on-line », confirme Leonardo, « je pense qu'Internet est le canal idéal pour réussir à entrer dans un circuit indépendant de distribution, mais le film reste réservé au grand écran », continue-t-il, expliquant pourquoi selon lui l'ordinateur est réservé à la promotion et aux incursions rapides. Cette idée est probablement à la base du prochain projet en ligne de Leonardo et de son équipe The book of Memory. Soit une série de récits consacrés à de jeunes actrices un peu partout en Europe. Comme si une caméra de télé les observait, curieuse, depuis leur fenêtre et enregistrait leur journée, entre un rideau et un scénario.

A travers les rues de Sofia

Son film, au contraire, depuis sa naissance, a été pensé pour le grand écran. Goodnight Sofia est né au téléphone, dans l'obscurité d'une nuit bulgare, à travers les dernières paroles de son père. Leonardo se trouvait à Sofia lorsqu'il a reçu le dernier coup de fil de son père, qui mit fin à ses jours deux mois plus tard. Pourtant, le film ne contient aucune trace de son histoire personnelle. « Le film est dédié à mon père, il ne parle pas de lui », a précisé Leonardo dans de nombreuses interviews. L’héroïne, Lucia Telori, marche dans les rues de Sofia, laissant la cité se fondre en une sorte de voyage intérieur, à la recherche de souvenirs, de paroles enfouîtes, d'impressions d'enfance. Dans le casting, même Domenico Pelini et  Nikolina Yancheva, actrice bulgare connue, ont accepté de collaborer avec l'équipe.

Leonardo en est à son premier film écrit et réalisé en complète autonomie. Dans le civil, le garçon est vidéaste en freelance et semble vouloir continuer à tracer une ligne entre ses passions et son travail. Notre homme se déclare également supporter convaincu d'un cinéma libre, sans compromis, qui soit proche de l'insouciance des vers, de la liberté de la poésie. « Je n'aime pas le cinéma facile explique-t-il. Je préfère l'expérimentation, l'usage d'un langage visuel non immédiat ». Alors, il cite volontiers le français Chris Marker, le cinéaste belge Boris Lehman et Jim Jarmush parmi ses modèles. « Je préfère me voir comme un jeune réalisateur européen plutôt que comme un Italien qui essaye de faire des films en Italie », commente Leonardo, qui en Bulgarie s'est retrouvé dans « une effervescence à laquelle je ne m'attendais pas, une envie de vie et un optimiste que j'ai réussi à percevoir en seulement 15 jours et qu'en Italie je ne trouve toujours pas. »

Video credits: (cc) bbmfilmproductions/YouTube