Culture

L’éducation sibérienne de Nicolai Lilin

Article publié le 9 juillet 2009
Article publié le 9 juillet 2009
De la Russie à l’Italie en passant par la Transnistrie, Education Sibérienne, premier ouvrage de Nicolai Lilin, relate le cheminement d’un jeune homme qui, malgré son changement de pays et de culture, n’a pas oublié les antiques traditions de la communauté à laquelle il appartient. Rencontre avec l’écrivain- tatoueur.

Education Sibérienne (Enaudi, 2009) est le premier roman de Nicolai Lilin : l’histoire d’un adolescent qui grandit en se conformant aux traditions de l’antique communauté criminelle sibérienne. Une communauté qui doit avant tout sa survie à sa résistance, violente, contre l’oppression d’un régime communiste qui la désignait comme “un ramassis de criminels”. Une communauté isolée et déportée par Staline en Transnistrie. Enclave russe coincée entre la Moldavie et l’Ucraine, la Transnistrie est un petit pays quasiment inconnu. Pays indépendant, (il a proclamé son indépendance en 1990), il n’est encore officiellement qu’une région Moldave. Après un service militaire particulièrement difficile comme soldat du contingent russe en Tchétchénie, Nicolai décide de changer de vie. En 2003 il quitte la Russie pour l’Italie et fait connaître la très ancienne tradition du tatouage sibérien, aux règles strictes et aux codes complexes.

Dans ton livre, tu développes l’idée de la défense de l’identité à travers le respect des traditions communautaires. Cette tradition a-t-elle réussi à survivre au socialisme soviétique ?

En réalité, la communauté sibérienne au sein de laquelle j’ai grandi descendait d’une autre, beaucoup plus ancienne, qui avait déjà développé un système d’auto-régulation et s’opposait à toute forme de pouvoir. Et pas seulement au socialisme puisque ses membres avaient combattu le régime du Tsar et son esclavage. Dans mon livre, je raconte comment la résistance contre le communisme a transformé la communauté, ses traditions, ses règles sociales, et l’a conduite à la mort. J’ai grandi en Transnistrie, là où cette communauté a été obligée, par la dictature, à s’installer. A la fin des années 80, je savais déjà qu’elle était à l’agonie. Quand j’ai commencé à écrire mon livre, j’ai réalisé que la tradition les a aidés à survivre, mais n’a pu les sauver.

Combien de membres compte aujourd’hui la communauté sibérienne ?

Une telle communauté n’existe plus. Il n’y a plus que mon frère, moi, et peut-être encore une ou deux autres personnes. Le problème, c’est qu’il n’en reste pas non plus en Sibérie. Le noyau de cette communauté a été déporté en Transnistrie, où il n’a pu survivre. La communauté que je décris dans le livre se composait de 40 familles. On peut dire que la tradition a été un soutien, mais que dans certaines situations, la survie d’une communauté déracinée est impossible.

La Transnistrie est un pays inconnu, un petit morceau de Russie au cœur de l’Europe de l’Est. Comment perçois-tu l’image de la Russie en Europe?

Les 80% de l’information qui nous est donnée sur ce pays sont erronés. D’une part, il y a le niveau de préparation insuffisant de certains journalistes occidentaux. D’autre part, il y a la Russie, un pays immense, difficile à gérer. Tu ne peux pas résumer en deux mots une réalité d’une telle ampleur. La seule chose certaine à propos de la Russie, c’est qu’elle sera toujours plongée dans le chaos. C’est normal, c’est son état historique. En Russie, il n’y a pas, et il n’y aura jamais de gouvernement démocratique. Seule une dictature peut réussir à gérer un territoire pareil et toutes les populations qui y vivent.

Tu te considères avant tout Russe, Sibérien ou Italien ?

Aujourd’hui, je me considère vraiment Italien, à tous points de vue. J’ai la citoyenneté italienne, et ce serait une erreur et une grossièreté de me définir comme Russe, même si j’ai récemment subi de nombreuses attaques de la part des mes ex-concitoyens Russes.

Que penses-tu des pays d’Europe qui sont rentrés depuis peu dans l’Union Européenne, comme la Bulgarie ou la Roumanie?

J’ai beaucoup d’amis bulgares et je connais assez bien la situation en Bulgarie. C’est un plaisir de voir à quel point l’U.E. donne des possibilités de se développer dans les années futures. J’ai parlé avec des jeunes Bulgares, et ils n’ont pas la même mentalité que les jeunes Russes. Ils ne pensent pas qu’à gagner le plus d’argent possible, mais veulent aussi apporter quelque chose à la société et au développement de la démocratie parce qu’ils voyagent, ils visitent le monde et l’Europe occidentale. Ils ont conscience de ce que signifient les droits pour les jeunes, de ce que signifie Erasmus, et ils voient que tout le monde peut tranquillement s’intégrer dans un autre pays, y étudier et y travailler. Dans quelques années, quand les nouvelles générations auront remplacé les anciennes, la démocratie totale et le développement social pourront arriver à leur tour.

Quel est le rôle des tatouages dans ta vie ? Et qu’ont-ils en commun avec la littérature ?

La tradition des tatouages que j’ai apprise, que je transmets et que je porte sur ma peau n’est pas exhibition mais forme de communication. Comme un livre que chacun porterait sur soi. Le tatouage est quelque chose de particulier : je suis très pudique, mais je montre volontiers mes tatouages. L’écriture a beaucoup en commun avec le tatouage, même si ce dernier est beaucoup plus naturel et primitif. L’écriture est plus profonde, plus moderne et éternelle. Les deux exigent humilité et honnêteté de celui qui les propose. Sentir le contact de personnes disparues, mais qui portent leurs messages humains, honnêtes, sans arrogance, appartient avant tout à la littérature, mais aussi au tatouage.