Culture

L’écrivaine Olja Savičević et la «génération perdue» croate

Article publié le 31 mai 2011
Article publié le 31 mai 2011
Elle est originaire de Split et son dernier roman, Goodbye Cowboy, a récemment été traduit en allemand. Ses nouvelles et poèmes, traduits dans une dizaine de langues, ont remporté de nombreux prix littéraires. Olja Savičević revient sur la guerre, la jeunesse et les raisons pour lesquelles elle espère parler un jour « plus ouvertement de sa tragédie familiale. »

Cafebabel.com : Olja, vous avez déclaré que votre roman Goodbye Cowboy (Adio kaubojci) n’était pas de ceux que recommanderaient les agences de tourisme pour la Croatie. Pourquoi ?

« Le roman souligne la disproportion entre cette vie paradisiaque et la vie des résidents permanents, qui tient plutôt de l’enfer sur terre. »

Olja Savičević :  Les agences de voyage ont une tâche bien plus difficile : celle de montrer les choses sous le jour le plus favorable possible. La tâche d’un auteur est de montrer les choses selon son point de vue. Ceux qui s’intéressent vraiment à la Croatie et à l’Europe de l'Est méridionale ne trouveront pas la vérité dans les guides touristiques ou les média dominants. Ils la trouveront dans les livres. Les charlatans n’ont pas encore prise sur la bonne littérature. Mon histoire est celle de quelqu’un qui vit ça de l’intérieur. Elle parle du sud de la Croatie, d’une Dalmatie perçue par les étrangers comme un paradis pour touristes et chantée par ses habitants uniquement pour sa beauté. Le roman souligne la disproportion entre cette vie paradisiaque et la vie des résidents permanents, qui tient plutôt de l’enfer sur terre. Dans un passage où l’héroïne essaie d’observer sa ville en adoptant le regard d’un touriste, elle dit : « Plus cette ville me devient étrangère, plus je l’aime. Plus je l’aime plus je m’en fous. Et vice-versa. » J’ai délibérément choisi le modèle du western spaghetti et du Far West pour ce roman contemporain dont l’action se déroule dans une banlieue méditerranéenne. Dans cette histoire, comme dans la réalité, on trouve les ingrédients d’un bon western, qui ne sont pas forcément ceux d’une belle vie : une petite communauté étouffante, un baron terrien local, la corruption, l’absence de lois, la violence, et puis cette fille, Rusty, sorte de cavalière solitaire, qui se fait justice elle-même.

Cafebabel.com : A votre avis, qu’est-ce qui retient l’attention des jeunes lecteurs dans vos histoires ?

Olja Savičević : Mes lecteurs sont des hommes et des femmes, mais il y a pas mal de jeunes femmes. J’ai pu entrer en contact avec certaines ; elles s’identifient facilement à mes héroïnes – ou plutôt anti-héroïnes – modernes. La résistance au patriarcat est un sujet universel et toujours d’actualité. La nouvelle vague d’écrivains femmes nous a donné des héroïnes littéraires libres, indépendantes, autonomes, sans inhibition sexuelle. Elles sont aussi libérées du besoin de faire du sexe une idéologie. J’ai envie d’écrire une littérature qui ne soit pas en retard sur son temps, qui essaie plutôt de lui emboîter le pas. Goodbye Cowboy parle de la violence chez les jeunes, du suicide d’une adolescente formidable, de la possibilité (impossibilité ?) d’être libre et différent dans un environnement qui n’aime pas la différence. Les jeunes n’ont pas de problème pour s’identifier à ça. N’oubliez pas que les vieux ont aussi été jeunes autrefois.

Cafebabel.com : On dit souvent que votre œuvre dépeint la vie quotidienne et s’inspire essentiellement de la jeune génération. D’après vos récents écrits, qu’est-ce que ça veut dire, être jeune en Croatie aujourd’hui ?

« Ce n’est pas si simple de grandir à une époque d’une telle pauvreté matérielle et spirituelle, privée d’illusions et même de héros. »

Olja Savičević : Quand j’étais jeune prof', à la sortie de l’université, j’ai travaillé dans le secondaire quelques années. Je crois que les jeunes se ressemblent, où qu’ils vivent, qu’ils ont les mêmes intérêts, les mêmes amours, les mêmes problèmes, avec quelques variations mineures. Mais une génération née pendant la guerre atteint maintenant l’âge adulte. On ne leur offre toujours aucune espèce de perspective ou de contenu. Contrairement à nous qui avons tous bénéficié de l’éducation gratuite, pour eux l’avenir risque de dépendre en grande partie de l’épaisseur du portefeuille parental. J’ai tendance à penser que ce n’est pas si simple de grandir à une époque d’une telle pauvreté matérielle et spirituelle, privée d’illusions et même de héros.

Cafebabel.com : La guerre peut-elle être une source d’inspiration ?

Olja Savičević : Oui, surtout la résistance à la guerre. La guerre est une horreur, ça n’a rien d’héroïque ni de glorieux. Il faut la démystifier, et pour de bon. Ce n’est pas les hommes politiques qui vont le faire. Ni le cinéma hollywoodien, par exemple. Ce ne peut être que les écrivains, les artistes, les philosophes. Dans la génération d’avant, les écrivains et les journalistes croates ont été les premiers à parler ouvertement, non sans critique, des crimes de guerre perpétrés en Croatie à l’époque où ils écrivaient. Ce phénomène n’arrive que maintenant en Serbie, même s’il prend de l’ampleur. Certains écrivains de ma génération essaient de faire voir la réalité aux gens, de dénoncer sans ambages les crimes et le nationalisme qui règne y compris parmi eux. Dénoncer ceux qui ont assassiné, violé et pillé en notre nom, c’est le plus bel acte de patriotisme et de dignité humaine. Pour moi, dont l’identité ethnique est plurielle, ce genre de choses est extrêmement important. Je pourrais peut-être même parler alors de la guerre et de ma propre tragédie familiale plus ouvertement, si je n’étais pas tant remplie de tristesse, d’amertume et de honte.

 

Cafebabel.com : On lit souvent l’expression « génération perdue » - vous vous identifiez à cette appellation ?

Olja Savičević : Absolument. Depuis que nous sommes des êtres conscients, nous attendons d’avoir une vie disons normale, mais ce n’est toujours pas arrivé. Entre-temps, on a eu des bons moments, on s’est bien amusés, on a fait la fête bien sûr, on a voyagé, lu, écouté de la bonne musique, on est tombés amoureux, mais on n’a jamais vécu dans une société normale et à peu près ordonnée.

Traduit du Croate par Antonija Primorac

Photos : Une : avec la courtoisie de Olja Savičević ; Assise : © Andrija Zelmanović, 2010