Culture

L’économie, le nerf de l’après-guerre

Article publié le 3 janvier 2008
Publié dans le magazine
Article publié le 3 janvier 2008
Malgré un taux de chômage de 40%, la province kosovare tente d’attirer les investisseurs étrangers pour booster l’économie. Revue des points forts et faibles de la province.

Après les prières de la mi-journée à la Mosquée historique de Carshi, des foules de badauds tentent de se frayer un chemin dans le marché du centre de Pristina. Voitures, piétons, vendeurs chargés de marchandise se partagent un pavé recouvert de flaques et sévèrement usé au fil du temps.

Dans toutes les sens, des commerçants écoulent leurs produits à une vitesse folle : légumes, sauce piquante, feta… Tout ce que l’on peut trouver d’origine 'albanaise' certifiée, comme des drapeaux ou stylos, se monnaie.

Les marchands défient la concurrence et clament qu’ils ont les meilleurs prix de la ville : un kilo et demi de banane pour un euro, un kilo d’orange pour quatre-vingt cents, et même un tee-shirt marqué de l’emblème nationale, un aigle à deux têtes, pour trois euros. Mais ce qui attire l’attention immédiatement dans cet immense bazar, c’est la vente illégale de tabac de contrebande en provenance de l’Europe de l’Ouest, qui se fait tranquillement, sous les yeux de la police locale.

Selon Bedri Ahmeti, un vieux vendeur de chaussure, le marché noir est pourtant entrain de disparaître : « Après la guerre, il y a eu une période très avantageuse pour nous. On importait ce qu’on voulait de Turquie, sans aucun contrôle. Aujourd’hui, avec la taxe sur la valeur ajoutée, il faut un permis pour importer quoi que ce soit. L’État contrôle de plus en plus, du coup, ce business n’est plus très bon. » Avec une pointe d’ironie, Ahmeti ajoute même que la police serbe était facile à corrompre.

S’habituer à payer des taxes

Pourtant, en s’éloignant de ce grand bazar, on peut apercevoir des douzaines de boutiques improvisées et installées stratégiquement près du siège de l’ONU au Kosovo, le 'UNMIK', l’administration civile intérimaire des Nations Unies. Freek Janmaat est le conseiller économique de la Commission européenne à Pristina. Selon lui, « l’importance du marché noir au Kosovo est colossale. Il suffit de regarder le taux de chômage surestimé à prêt de 45% pour deviner l’ampleur du marché noir. »

La plupart des Kosovars employés au noir préfèrent d’ailleurs cacher leur situation pour continuer à toucher des aides financières. Réformer le système fiscal, renforcer les lois, voilà les conditions que propose le diplomate hollandais pour assurer la croissance de l’économie kosovare.

Akan Ismaili est le jeune fondateur de 'Ipkonet', le premier fournisseur d’accès à Internet de la Province. Il partage cet avis: « Voilà dix ans que les Kosovars ne paient pas de taxe. Ils se sont habitués. Il faut changer cette mentalité, apprendre à payer les impôts et respecter les lois », expose le chef d’entreprise, installé à son bureau dans un mirador moderne de la tour de la radiotélévision kosovare. Ses mots prennent toute leur importance, sortis de la bouche d’un jeune patron, premier fournisseur d’accès à Internet et bientôt deuxième réseau de téléphonie mobile, grâce aux investissements des 'Télécoms Slovènes'.

Avec enthousiasme, le PDG d’'Ipoknet' insiste: «  Malgré les risques, les investisseurs étrangers bénéficient d’un bon retour sur leurs placements et ils ont accès aux nombreuses opportunités que nous offrons ». Pour Ismaili, « après plusieurs révolutions ratées et dix ans d’isolement dans les années 90, les Kosovars veulent à nouveau faire partie du monde ». La preuve de cette maturité : le nombre impressionnant de foyer raccordé à Internet, observé par l’entrepreneur.

Une économie clignotante

Dans les rues qui bordent le bâtiment de l’ONU, la profusion d’antennes satellites, le nombre grandissant de vêtements à l’effigie des marques occidentales dans les boutiques, les galeries d’art et les mêmes bars design que l’on peut voire dans toutes les capitales européennes… Les prémices d’une économie fleurissante a du bon. Mais c’est grâce, avant tout, aux revenus de la communauté kosovar internationale qui reviennent à Pristina. Mais pas seulement.

Selon le dernier rapport de la Commission européenne, pour la première fois depuis la guerre, la croissance économique est impulsée par la « consommation interne au pays: «  Il ne s’agit pas uniquement des aides ou de l’argent de la diaspora », précise Freek Janmaat. L’économie kosovar a crû de 3% en 2006 alors même que le taux de subventions européennes diminuait pour se maintenir à 20,5% du PIB (selon le rapport de l’ONU sur les perspectives économiques du Kosovo en 2007.)

Pourtant, la présence dans les rues de Pristina de générateurs électriques qui prennent le relaie en cas de coupures, les problèmes récurrents d’approvisionnement en eau, la précarité des infrastructures et des services publiques, le taux de chômage important… De nombreux facteurs ramènent rapidement les Kosovars à leur vie de tous les jours, alors que huit années se sont écoulées depuis l’arrivée des Nations Unies venues administrer le territoire.

Au final, ce sont les jeunes et les femmes qui souffrent de cette situation, particulièrement sur le marché du travail. Selon Freek Janmaat, il faut voir si « les 35 000 ou 40 000 jeunes gens qui arrivent sur le marché de l’emploi chaque année pourront y être absorbés dans les cinq prochaines années. »

La pénurie d’emplois est l’un des facteurs le plus alarmants pour l’économie kosovare, explique Luljeta Vuniqi, la présidente d’un centre d’étude des genres. Selon cette féministe, 80% des chômeurs sont des femmes. Construire un système éducatif plus solide, et en particulier, des formations à des niveaux d’études mieux qualifiés permettrait d’offrir de meilleurs opportunités professionnelles aux jeunes kosovars.

Mais ces projets ne tiennent qu’à un fil, celui du statut définitif du Kosovo, déterminé en mai prochain. Les investisseurs étrangers auront alors sûrement plus confiance en l’avenir, pour investir dans de plus larges proportions au Kosovo.

Pendant ce temps, les habitants de Pristina devront faire face et alimenter l’espoir d‘une vie meilleure, comme lors de ce concert du rappeur américain '50 cent' au stade de foot de Pristina, le 17 novembre dernier. Un show financé par 'Ipkonet'.

Le stade de Pristina est rempli pour le concert du rappeur américain 50 Cent (Photo: ©Alban Bujari)

Photos: Le marché de Pristina (©Andrea Decovich/ photocast.org), Satellites accrochés aux balcons (©Nabeelah Shabbir), 50 cent et ses fans (©Alban Bujari/ lightstalkers.org/alban_bujari)

Merci à Paulina Sypniewska pour son aide