Culture

Le futur de Zagreb : danse avec les fous

Article publié le 3 octobre 2013
Article publié le 3 octobre 2013

Le futur est dépassé. Pour garder espoir en pensant à demain, ne restent que les idéalistes, les rêveurs et les fous. Et si ceux-ci étaient le dernier rempart de l'humanité ? Elements de réponses à Zagreb, où j'ai joué avec quelques auteurs de science-fiction à édifier le futur parfait

A l'aube de l'année 1971, un système solaire atterrissait au beau milieu du théâtre National croate. Trente ans plus tard, ce sont Mercure, Venus, Mars, Jupiter, Saturne, Neptune et Pluton qui rejoignent la compagnie. Et bien entendu notre Terre. Une miniature grosse comme l'ongle du petit doigt, un rien du tout comparé à un soleil en bronze haut de deux mètres. De l'avis de Mihaela Marija Perkovic, cette installation des artistes Ivan Kozaric et Davor Preis est le symbole parfait d'un meilleur lendemain pour l'humanité et du chemin qui y conduit. A 5 minutes à pied de Saturne, nous prenons nos aises au café Maksimirska Cesta. Le futur sans caféïne ? Non merci !

Des etoiles ET DE LA BOUE

Lorsqu'on lui demande de parler de sa vision d'un monde idéal, la romancière se creuse d'abord longuement la tête. Les véritables utopies ne jouent qu'un rôle mineur dans la science-fiction croate – oui, une société parfaite, ce n'est pas l'idéal pour inventer des ressorts dramatiques. Et les guerres des Balkans rajoutent encore une couche d'obscurité à toute histoire futuriste.

Michaela pose un petit livre noir sur la table. Kontakt, un recueil traduit en anglais de nouvelles écrites par des auteurs de science-fiction croates. « La Science-Fiction croate est sombre. Elle ne regarde pas les étoiles avec emerveillement, elle baisse plutôt les yeux et les plonge dans la crasse », lis-je dans la préface, écrite par un certain Darko Macan, qu'on me présentera plus tard par email comme étant un misanthrope pessimiste et déprimé. Gorgée de café. Est-ce que la Croatie est vraiment le bon endroit, pour venir parler d'un avenir meilleur ?

« Notre façon d'apprendre doit changer du tout au tout ». Mihaela me sort de mes réflexions. Son amie et collègue-d'écriture Irena Raseta hoche la tête. Apprendre sous la contrainte, apprendre par cœur, elle ne voie en cela aucun avenir – ni en Croatie, ni nulle part ailleurs. D'ailleurs, la propre scolarité de Mihaela n'est pas parvenue à éveiller sa curiosité sur les merveilles de l'Univers. Cette fascination ne lui est venue que plus tard, et d'autant plus intensément.

L'humanité, (de)main dans la main

Dans la vision du futur de Mihaela, qui est mère d'un fils, les avancées technologiques sont présentes mais ne jouent qu'un rôle subalterne. « Mes histoires prennent souvent une direction féministe », nous dit-elle. En fait, elles tournent autour de la possibilité qu'a chaque homme de s'améliorer soi-même, de retrouver une nature désinteressé et plus empathique. Ceci notamment pour des raisons pragmatiques : « dans notre société qui compte toujours plus de célibataires, nous sommes fatalement plus dépendants d'aides additionnelles en vieillissant ». L'humanité doit alors se considérer comme une grande famille, dans laquelle chacun remplit sa part : du baby-sitting aux soins infirmiers et à la transmission des savoirs.

La famille classique homme-femme n'est qu'une option parmi d'autres dans le futur de Mihaela. « Je voudrais un monde dans lequel toutes les formes de relations humaines sont possibles, et vont de soi : gay, lesbien, à deux, à cinq, à sept. »  Et chacune de ces communautés doit avoir le droit d'adopter et d'élever des enfants. « Ici en Croatie, il y a beaucoup d'enfants abandonnés, en même temps cela prend souvent dix ans pour qu'une adoption aboutisse », rouspète-t-elle. « Pour résumer, mon utopie s'inspire pas mal du monde parfait des hippies des années 70, mais prend ses quartiers dans un environnement urbain et futuriste, où la technologie est estimée, et qui propose une éducation à chacun. »

Pour Irena, 34 ans, un tel futur ne peut aboutir qu'avec un peu de bidouillage : « J'inventerai une drogue qui fasse en sorte que les gens se préoccupent les uns des autres, et qu'ils se mélangent de fond en comble,  dit-elle en riant. Nous avons oublié comment penser par nous-même. Les enfants doivent aussi apprendre à questionner l'autorité ! »

UN BRIN D'APOCALYPSE

Questionner l'autorité est la spécialité d'Aleksandar Ziljaks. A 50 ans, le coéditeur de l'anthologie de science-fiction Ubig écrivait déjà sur le futur alors que j'étais encore en gestation. Quelques-unes de ses créations ont déjà passé les frontières croates pour paraître dans des magazines allemands, polonais ou encore anglophones. Notamment Ultra-marine, la nouvelle préférée d'Alexander. C'est dans un bar en plein air, installé sur l'atrium du musée archéologique, que je rencontre ce vieux de la vieille de la science-fiction croate. Hors de prix, cet endroit. Mais la bière est fraîche et la musique agréable.

Les cartes tombent vite sur table : les pensées d'Aleksandar ont un penchant conscient au fatalisme et à l'humour noir. Tandis qu'il m'instruit de son utopie personnelle, il paraît de plus en plus évident qu'il tient un autre scénario pour hautement plus probable : le naufrage total. Sa vision idéale cependant, m'apparaît de plus en plus similaire à celle de Mihaela et Irena. Car la ville du futur selon Aleksandar est avant toute chose verte. Un grand parc, dans lequel les voitures individuelles n'ont plus besoin d'être. A leur place, c'est un réseau complet de transports qui conduit les gens et les matérieux à leur destination.

« Si l'agriculture évolue comme elle le fait depuis le 17e siècle, des milliards de personnes ne pourront survivre sur terre. » De cela, Aleksandar en est convaincu. A la place, ce sont des stations d'eau et d'énergies locales et coopératives qui doivent répondre aux besoins des habitants de la terre. « La privatisation des moyens d'approvisionnement les plus importants pour une communauté est une idiotie totale, c'est dangereux à l'extrême ! », nous prévient ce critique du capitalisme – une pique évidente sur la politique actuelle de son pays. « Depuis 20 ans, nous avons privatisé ici tout ce qu'il était possible de privatiser et que s'est-il passé ? La plupart des usines sont fermées, les salariés sont virés. » La diatribe d'Aleksandar n'est pas évidente à contrer. « Nous avons une armée de chômeurs, non pas à cause des dommages de la guerre, mais du fait du management raté de notre économie ! » Dans le futur, ce sera un mélange de propriété publique et privée qui assurera une balance équilibrée. Certains biens utiles pourront être partagés les uns avec les autres, les biens ménagers et les biens de service pourront être tranquillement fabriqués à la maison – grâce au développement à grande échelle des imprimantes 3D. Un socialisme 2.0, en quelque sorte. 

L'EDUCATION POUR TOUS

Et ces millions de personnes sans emploi, qu'en advient-il ? Selon l'auteur, seulement 20% de l'humanité – et ce chiffre me fait avaler de travers – serait capable de fournir un travail véritablement créatif, et beaucoup d'entre ceux-là n'aurait pas les moyens de développer leur potentiel, parce qu'ils auront grandi dans des conditions de trop grande pauvreté.

« Pour la génération actuelle, c'est déjà trop tard, nous devons investir dans les enfants de maitenant. » C'est seulement avec un réseau planètaire pour l'éducation, identique que l'on soit né en Afrique, aux Etats-Unis, en Asie ou en Europe, qu'il serait possible d'offrir à chaque enfant les mêmes chances d'aller à l'école.

Les moyens pour son utopie, et de cela Aleksandar en est sûr, sont à portée de main. Techniquement. Le vrai problème, il se trouve plutôt chez les politiciens et les chefs d'Etats : « le système actuel n'en a tout simplement rien à faire de répartir équitablement les fruits de notre planète ». Alors, on recommence tout à zéro ? Devrions-nous tout simplement attendre le naufrage de la Terre, afin de construire un monde nouveau et meilleur sur les cendres de notre civilisation ? En guise de réponse à ma question, j'obtiens un regard amer et un peu condescendant : « Ces cendres seront radioactives. Une nouvelle guerre mondiale nous propulserait au mieux de retour au Moyen-Age ! » Une bonne guerre pour un meilleur futur, c'est tout simplement des foutaises.

« Qui d'entre nous sait encore quoi faire si on lui tire dessus, ou comment s'y prendre pour marcher plus de 50 km avec tout un fourbi sur le dos ? Sans parler de savoir traire une vache ! On n'extrait jamais rien de bon hors du chaos ! »

Cet article fait partie de la série de reportages “EUtopia on the ground”, projet de cafébabel soutenu par la Commission Européenne, en collaboration avec le Ministère des Affaires Etrangères français, la Fondation Hippocrène et la Fondation Charles Léopold Mayer.