Culture

Le cinéma groenlandais à l’épreuve de l’ignorance danoise

Article publié le 20 mars 2012
Article publié le 20 mars 2012
« Il n'y a que dans nos bibliothèques publiques danoises que vous trouverez des projets culturels groenlandais ! » s'exclame un Danois que j'ai rencontré. Toutefois il semble qu'au Danemark, la donne soit en train de changer petit à petit. En effet, pour la première fois, le Groenland est mis à l'honneur au festival du film de Copenhague.
Signe que le travail accompli par la minorité groenlandaise de ce pays commence à être reconnu.

Au début de l'année 2012, la série Borgen, produite par une chaîne à succès danoise, a lancé le débat dans de nombreux foyers européens quant à la relation qu'entretiennent le Danemark et son voisin. Ainsi, à travers cette série nous nous apercevons que les Danois ne connaissent rien au Groenland. Borgen souligne la politique colonialiste du Danemark et l'un des thèmes principaux abordé par ce show est l'influence de plus en plus marquée de l’île sur la culture danoise. Toutefois, la situation de l'industrie groenlandaise du film au Danemark semble indiquer le contraire. Après avoir passé 4 jours à Copenhague, j'ai eu l'occasion de m’immerger dans la culture de ce petit pays que j'ai trouvée des plus fascinantes et il est vraiment déplorable que presque aucun étranger ne prenne la peine de s'y intéresser de plus près.

La Premier ministre, Birgitte Nyborg, visite le Groenland pour la première fois.

Quelques stéréotypes coloniaux

Plus je m'éloigne du centre ville animé de Copenhague pour me rapprocher de la Maison de l'Atlantique nord (située à l'est de la ville), plus le quartier de Christianshavn, où a lieu le festival du film groenlandais, me semble morose. J'y aperçois trois sympathiques SDF, à moitié sous l'effet de la drogue, qui s'abritent des rafales de vent dans le métro. Dans un anglais basique, l'un deux, âgé d'une trentaine d'années, m'aide à compter l'argent que je lui dois pour son magazine. Tous trois ont le teint mat et les mêmes traits.

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Ils sont le stéréotype même du Groenlandais vivant au Danemark me confiera plus tard Ivalu. Cette jeune graphiste fait partie des 18 000 immigrés groenlandais vivant sur le territoire danois (selon une étude réalisée en 2007 par le Parlement groenlandais). La plupart d’entre eux ont au moins un parent danois et Ivalu n'échappe pas à cette règle. Elle est, en outre, brillante puisqu'elle appartient à l'élite universitaire de son pays. Nous avons d'ailleurs eu la chance, ce jour-là, de porter un toast en l'honneur de son tout nouveau poste de PDG. Ivalu parlait groenlandais jusqu'à ce qu'elle rentre à l'école maternelle, pour ensuite ne plus parler que danois. Elle s'est remise laborieusement à sa langue natale à l'âge adulte, situation vécue par quasiment tous les Groenlandais de sa génération vivant au Danemark. Au Groenland, on enseigne l'histoire et la culture danoise aux petits écoliers. C'est sans doute la raison pour laquelle ceux-ci jouissent d'une double identité. Dans le domaine linguistique, la situation est plus compliquée. En effet, différents partis politiques se sont succédés au pouvoir, entraînant souvent des réformes linguistiques allant dans des sens complètement opposés. L'image du Groenlandais vivant dans des conditions précaires, comme les trois compatriotes d'Ivalu, est la plus répandue à travers le pays. Cette situation est assez désolante lorsque l'on sait que plus de 10% des insulaires vivent au Danemark mais elle est le produit de la politique colonialiste menée par le gouvernement sur une île située à plus de 4000 km de ce pays et finalement si peu connue des Danois.

Le cinéma groenlandais depuis 2009

En version danoise.Après avoir passé plus de trois siècles sous domination danoise, le Groenland a gagné une autonomie interne à partir de 1979. En effet, ce pays possède ses propres institutions judiciaires et policières, mais jouit également depuis 2009 d'une autonomie en matière de gestion des ressources naturelles (étape qui pourrait bien mener à l'indépendance du pays dans le futur). Parallèlement à cette « révolution politique », comme la qualifie l'ancienne actrice Vivi Nielsen, est apparu au Groenland, un mouvement beaucoup plus discret : une évolution vers une unité culturelle groenlandaise. Les récits parlant de ce pays restent exceptionnels : parmi les rares écrivains ayant évoqué le Groenland, on trouve Peter Hoeg, auteur de Smilla et l'Amour de la neige, nouvelle ayant été adaptée sur grand écran. Ce récit condamne ouvertement l'exploitation du Groenland par le Danemark et critique le peu de connaissances qu'ont les Danois sur le pays. Cette nouvelle de 1992 est en fait une illustration d’un mode de vie typique, si peu connu des Danois, même si quelques stéréotypes persistent tout au long du livre comme l'alcoolisme d'un des personnages. « Être un acteur groenlandais au Danemark n'est pas une mince affaire », nous confie Vivi avec qui nous avons rendez-vous à la Greenlandic house de Copenhague, cachée au coin d'une rue du centre ville, « vous devez toujours jouer le même type de personnage ! »

Nous apercevons une lumière de l'autre côté du pont, venant d'un loft illuminé aux chandelles. Il s'agit en fait d'un cinéma d'avant-garde dans lequel s'est rassemblée une petite foule qui attend la projection du dernier film groenlandais sorti dans les salles : Shadow In The Mountains (Skygger I feldet ou Qaqqat Alanngui en groenlandais - 2011). Le pop-corn a été remplacé par des verres de vin. Le public est composé d'étudiants se mêlant à des femmes d'une quarantaine d'années, et plus de la moitié des personnes présentes sont des Inuits. Le silence général est tantôt brisé par des personnes riant aux éclats.

Le Groenland, cette île de seulement 55 000 habitants, connaît une véritable expansion cinématographique qui lui permet d'écrire sa propre histoire. Les premières collaborations dano-groenlandaises datent des années 90 : c'est notamment grâce à des productions comme Heart of Light (‘Qaamarngup uummataa’ en groenlandais - 1998) que le cinéma groenlandais va connaître un premier essor. Mais il faudra attendre 2009 pour que celui-ci décolle réellement sur la scène internationale avec le film The man from Nuuk (‘Nuumioq’) co-réalisé par le Groenlandais, Otto Rosing et le Danois Torben Bech (ce dernier ayant également écrit le scénario). Ce film est connu comme étant le premier chef d'œuvre du cinéma entièrement réalisé sur le sol l’ex-province du Danemark. Rosing espérait présenter une image plus réelle du Groenland au public danois, il voulait s'éloigner au maximum du stéréotype de l’autochtone alcoolique ou de l’esquimau vivant dans son igloo. L'équipe de tournage danoise a travaillé avec des acteurs bénévoles ainsi qu'avec de jeunes groenlandais dans le but d'apporter au Groenland les outils nécessaires pour bâtir une véritable industrie cinématographique. Le film que je m'apprête à voir ce soir (Shadow In The Mountains), dans lequel un groupe d'adolescents passe une semaine sur une île, a été réalisé et joué par une équipe 100% groenlandaise.

Un public danois absent

Les réactions des Danois et des Groenlandais au sujet de ce film sont aux antipodes. « C'est juste une histoire pour nanas qui se passe au Groenland ! » nous fait remarquer de manière désobligeante Pauli, qui a la double nationalité. Il semble qu'à travers Shadow In The Mountains, les monstres de notre enfance, comme le croquemitaine, reviennent nous hanter. Ce chef-d’œuvre a connu le plus grand nombre d'entrées dans l'histoire du cinéma groenlandais. La Maison de l'Atlantique nord a d'ailleurs prévu trois séances supplémentaires pour satisfaire la demande. J’espérais en sortant de la salle de projection rencontrer un ami danois pour lui demander son avis au sujet du film, mais je me suis rapidement rendue compte qu’aucun n’était présent. Peut être parce que ce film a été projeté dans un loft, et non dans un cinéma.

Mais cela n'est pas si surprenant que ça. Effectivement, le film Nuumioq, qui avait pourtant été réalisé par un Danois, n'est jamais sorti sur les écrans danois. « Les films groenlandais sont trop régionaux pour connaître un réel succès dans notre pays », déclare le réalisateur Torben. « Très peu de Danois se rendent aux événement groenlandais, et ceux qui s'y rendent ont forcément un lien avec l'île », ajoute Vivi Nielsen. « Pour être honnête, je me fous royalement de ce qui peut se passer là-bas ! », me confie plus tard un étudiant danois dans un bar, après avoir longuement hésité sur le nom de la capitale. Grâce au succès florissant du cinéma groenlandais, la première école de théâtre a vu le jour sur l'île en 2012. Les talents émergents attendent toujours de trouver leur public danois.

Photos : Une S.O.S. Isbjerg © Greenlandic film festival; Borgen © scapture d'écran Borgen/ Vidéos: Qaqqat Alanngui' trailer (cc) TumitProduction; 'Nuumioq' trailer (cc) qosikim/ toutes les deux via YouTube