Culture

Le cinéma d'école, tout un art

Article publié le 16 décembre 2013
Article publié le 16 décembre 2013

Pour la 36éme année consécutive, les Rencontres Henri Langlois ont mis à l'honneur la crème du cinéma d'école. Ils étaient 45 en compétition pour défendre leur film, leur école et leur pays. Retour sur ce cinéma singulier où se côtoient les grands réalisateurs de demain. 

Qu'ils soient belge, ita­lien, da­nois, fran­çais, is­raé­lien, bri­tan­nique ou al­le­mand, qu'ils pré­sentent une fic­tion, un do­cu­men­taire ou une ani­ma­tion, les réa­li­sa­teurs pré­sents au fes­ti­val ont un point com­mun : leurs films traitent tous de su­jets propre à la jeu­nesse. La ques­tion de l'iden­tité, des mé­ta­mor­phoses liées à l'ado­les­cence et des étapes me­nant à la vie d'adulte sont trai­tées avec un re­gard neuf, loin des cli­chés. Pour Julie Be­zerra Mad­sen, réa­li­sa­trice da­noise du do­cu­men­taire Boy, le ci­néma d'école - terme utilisé par le festival pour catégoriser les films qu'ils reçoivent - prend tout son sens aux Ren­contres Henri Lan­glois. Son film suit les dé­buts de la trans­for­ma­tion d'une jeune femme s'in­jec­tant de la tes­to­sté­rone pour de­ve­nir un gar­çon. Pour elle, tout est venu d'une ren­contre, avec Oli­ver, son per­son­nage prin­ci­pal, « je suis vrai­ment tom­bée amou­reuse », confie-t-elle.

Dans Cloro, Laura Ple­bani sou­lève un des pro­blèmes les plus im­por­tants de l'ado­les­cence :  la sé­pa­ra­tion. Chiara et Fu­tura forment un bi­nôme en na­ta­tion syn­chro­ni­sée jus­qu'au jour où l'une d'elles ren­contre un gar­çon. Tout se com­plique alors et leurs che­mins se sé­parent. « Si je fais du ci­néma, pré­cise-t-elle, c'est pour créer des émo­tions. Ce duo de spor­tives me per­met de par­ler de la rup­ture et des émo­tions très fortes qui en émergent. » 

Flo­rian Be­rutti, jeune réa­li­sa­teur belge de Tris­tesse Ani­mal Sau­vage, vou­lait faire un film brut au­tour du pre­mier rap­port sexuel. « Je vou­lais par­ler d'un sujet simple et qui ait du sens, l'his­toire de la pre­mière fois est un pas­sage sym­bo­lique que l'on vit tous, c'est simple et com­plexe à la fois. »

L'école de ci­néma, entre li­berté et res­tric­tions

Pour Jo­seph Stray, réa­li­sa­teur de The Eter­nal Not - his­toire d'un mari pa­ra­noïaque qui veut dis­pa­raitre et ainsi échap­per à sa femme - le ci­néma d'école per­met une très grande li­berté. « On peut cas­ser les règles », af­firme t-il. Neta Braun va dans le même sens : « nous n'avons pas de pres­sion du monde du ci­néma et du pu­blic. On ne doit rien à per­sonne. C'est en cela que nous sommes libres ».

Jan Ger­rit-Sey­ler mi­ni­mise cette li­berté. « Tout dé­pend de l'école », pré­cise t-il.  Au sein de la Ham­burg Media School (en Al­le­magne, nda) les élèves sont très sui­vis. L'école est connue pour ses contraintes et sa pro­fes­sion­na­li­sa­tion. Les scé­na­rios sont im­po­sés, le tour­nage doit être réa­lisé en 8 jours et le mon­tage doit suivre des règles très strictes. Still Got Lives ra­conte l'his­toire de deux jeunes amou­reux qui à tra­vers un jeu vidéo vont finir par se ren­con­trer dans la réa­lité. « L'école nous ap­prend la ri­gi­dité du monde ci­né­ma­to­gra­phique, sur­tout pour la té­lé­vi­sion.  Cette école n'est pas faite pour se tour­ner vers le ci­néma d'au­teur », re­grette le jeune réa­li­sa­teur. Mais loin de se dé­mo­ti­ver, il veut main­te­nant faire des films qui lui cor­res­pondent, « mal­gré les risques de ne pas trou­ver de fi­nan­ceurs ».

Still Got Lives - Bande-an­nonce

Tous sont d'ac­cord sur un fait, ils ont des condi­tions de tra­vail ex­cep­tion­nelles qu'ils ne re­trou­ve­ront pas une fois lâ­chés dans la na­ture. L'école four­nie un cadre idéal pour réus­sir un pre­mier film. En plus de l'ac­com­pa­gne­ment de pro­fes­seurs ex­pé­ri­men­tés, l'école fi­nance leur pro­jet de l'écri­ture du scé­na­rio jus­qu'à la post­pro­duc­tion en pas­sant par le tour­nage. La contre­par­tie, c'est que l'école im­pose ses contraintes. Pas ques­tion de dé­pas­ser le temps im­parti. « Je n'ai eu que 8 jours de tour­nage, c'est très court », ex­plique Flo­rian Be­rutti.

Les Ren­contres Henri Lan­glois, un gage pour l'ave­nir

La pro­jec­tion de leur film aux Ren­contres Henri Lan­glois est une de leur pre­mière fois face au pu­blic. Cette mise en confron­ta­tion avec des spec­ta­teurs est une der­nière étape avant de faire car­rière. Mees Pei­j­nen­burg, réal hol­lan­dais, confirme : « Pour moi, c'est vrai­ment très im­por­tant de voir com­ment le pu­blic ré­agit car mon film (We were wolves, nda) parle d'une jeu­nesse que nous ne re­trou­ve­rons pas. C'est un sujet in­tem­po­rel. J'ai be­soin de sa­voir si mon film touche le pu­blic. Et j'adore voir de beaux films d'étu­diants ».

L'am­biance est cool, dé­ten­due. Tous re­gardent les films des autres, ils sortent en­semble le soir, créent des re­la­tions, forgent des ami­tiés. « Je ne croyais pas être au­tant au cœur du fes­ti­val. Ici il y a une bonne am­biance, un bon dy­na­misme », sou­ligne Julie Be­zerra Mad­sen. C'est sû­re­ment une des rai­sons de la si grande po­pu­la­rité du fes­ti­val de Poi­tiers (le co­mité de sé­lec­tion a reçu cette année 1424 films venus du monde en­tier, nda).

Peu osent l'avouer mais au fond d'eux, cha­cun es­père ren­con­trer un pro­fes­sion­nel qui leur per­met­tra de créer un nou­veau film. A l'abri des re­gards in­dis­crets du pu­blic, les jeunes réa­li­sa­teurs par­ti­cipent à des tables rondes et des ren­contres où sont pré­sents pro­duc­teurs, scé­na­ristes et di­rec­teurs de cas­ting.  An­gèle Chiodo a eu cette chance l'an­née pré­cé­dente. Sé­lec­tion­née et pri­mée en 2012 pour son film La Sole, entre l'eau et le sable (Prix Dé­cou­verte de la Cri­tique Fran­çaise), An­gèle a ren­con­tré à Poi­tiers la com­po­si­trice de son nou­veau film, Les Chiens, pen­dant un ate­lier d'écri­ture mu­si­cale.

Jan Ger­rit-Sey­ler ra­joute qu'être sé­lec­tionné en fes­ti­val donne une lé­gi­ti­mité pour conti­nuer. « Mon école n'ai­mait pas mon film, j'ai eu 8/20 à ma sou­te­nance. Mais quand mon film a par­ti­cipé à plu­sieurs fes­ti­vals, ils ont re­connu l'in­té­rêt de mon tra­vail. Je suis tou­jours sur­pris d'être sé­lec­tionné parmi tant d'autres. »

Qu'ils ob­tiennent où non un prix ré­com­pen­sant la qua­lité de leur film, l'ex­pé­rience des Ren­contres Henri Lan­glois est une chance pour eux de lan­cer leur car­rière. Des pro­jets, ils en ont tous plein la tête. Le ci­néma a de beaux jours de­vant lui avec ces jeunes là.

Tous propos recueillis par Flavien Hugault, à Poitiers.