Culture

L’Batwar à Casablanca : fabrique fragile d'artistes

Article publié le 13 mai 2014
Article publié le 13 mai 2014

Les anciens abattoirs de Casablanca ont été investis par des artistes pour devenir, depuis quelques années, un espace culturel créatif qui rassemble tous les arts et tous les publics. Mais l’avenir de ce lieu se trouve aujourd’hui menacé, faute d’investissements suffisants de la part de la ville. Reportage au cœur de cette fabrique d’artistes qui peine à promouvoir les talents marocains. 

Les cou­leurs des graf­fi­tis peints sur les murs des an­ciens abat­toirs de Ca­sa­blanca crient l’âme de cet es­pace cultu­rel situé au cœur du quar­tier po­pu­laire de Hay Mo­ham­medi. Der­rière l’une des an­ciennes écu­ries, le fer forgé grince sous la scie élec­trique. Des jeunes font cra­cher des étin­celles sur une grande struc­ture mé­tal­lique. C’est la joyeuse troupe des arts du cirque, « Co­lo­kolo », qui re­touche le futur comp­toir de café qui vien­dra com­plé­ter le décor de leur spec­tacle. Dans leur « labo », un han­gar qu’ils ont ré­amé­nagé avec les moyens du bord, les « cir­cas­siens » se re­posent sur des fau­teuils de ci­néma entre deux acro­ba­ties sur scène. Der­rière sa mous­tache ins­pi­rée du ré­vo­lu­tion­naire Za­pata, « Snoopy » ex­plique son at­ta­che­ment à ce lieu qui re­pré­sente pour lui un bon moyen de dé­ve­lop­per et po­pu­la­ri­ser les arts du cirque au Maroc : « ici, c’est le seul lieu où on peut s’ex­pri­mer. On peut faire plus de choses : faire des aé­riens, tra­vailler les dé­cors, ce qu’on ne pou­vait pas faire dans la rue ou les cafés ».

« Ça fait des an­nées qu’on se bat et tou­jours rien »

Jugés désaf­fec­tés, les abat­toirs qui s’étendent sur plu­sieurs hec­tares avaient cessé leurs ac­ti­vi­tés en 2002, lais­sant cette im­mense ar­chi­tec­ture des an­nées 1920 à la convoi­tise de pro­jets im­mo­bi­liers. Mais c’était sans comp­ter l’achar­ne­ment des ar­tistes et des ac­teurs cultu­rels de Ca­sa­blanca qui ont su in­ves­tir les lieux pour le trans­for­mer, en 2009, en un es­pace de créa­tions ur­baines et ar­tis­tiques. De­puis, les as­so­cia­tions qui forment au­jour­d’hui le col­lec­tif de la Fa­brique Cultu­relle des An­ciens Abat­toirs de Ca­sa­blanca, font vivre le lieu en or­ga­ni­sant ré­gu­liè­re­ment des fes­ti­vals et des ac­ti­vi­tés. Pour­tant, le col­lec­tif peine à le faire as­soir comme es­pace de créa­tions pro­li­fique pour les arts ma­ro­cains. 

La ville de Ca­sa­blanca, pro­prié­taire des lieux qui a pour­tant été à l’ini­tia­tive de la re­con­ver­sion cultu­relle, traîne des pieds pour in­ves­tir da­van­tage dans le pro­jet. Sans re­con­naître le col­lec­tif de la Fa­brique Cultu­relle, la ville au­to­rise l’or­ga­ni­sa­tion des évé­ne­ments grâce à une conven­tion si­gnée avec un des membres : l’as­so­cia­tion de sau­ve­garde du pa­tri­moine, Ca­sa­mé­moire. Celle-ci fait of­fice d’in­ter­face entre le col­lec­tif et la ville. La der­nière conven­tion qui s’ap­plique pour un an leur oc­troie un mil­lion de Di­rhams (en­vi­ron 90 000 euros). « On n’a pas de quoi rem­bour­ser les dettes ac­cu­mu­lées et rien pour se tour­ner vers l’ave­nir. En un an, on a tout juste le temps de dé­ci­der d’un pro­jet ar­tis­tique », se plaint Ab­der­ra­him Kas­sou, l’un des co­or­di­na­teurs du col­lec­tif. Les ac­teurs as­so­cia­tifs ne cachent pas leur aga­ce­ment. « Ça use de l’éner­gie. Ça fait des an­nées qu’on se bat et tou­jours rien, on en a marre », tranche Mo­ha­med Me­rhari, dit « Momo », l’un des or­ga­ni­sa­teurs du fes­ti­val « Trem­plins » qui pro­meut les jeunes ar­tistes ma­ro­cains.

éclec­tisme dans les ruines

Sur le plan ar­tis­tique, le col­lec­tif sou­haite pas­ser à l’étape su­pé­rieure. « Il faut main­te­nant struc­tu­rer le col­lec­tif pour or­ga­ni­ser une pro­gram­ma­tion ar­tis­tique de qua­lité. On a beau­coup de de­mandes de ré­si­dence d’ar­tistes de qua­lité, mais c’est du cam­ping parce qu’on ne peut pas les ac­cueillir », re­grette Ab­der­ra­him Kas­sou. Pour sur­vivre en tant que friche cultu­relle, l’im­mense bâ­tisse doit en­core tenir de­bout. Une par­tie est déjà tom­bée en ruine et de plus en plus d’es­paces sont fer­més pour des rai­sons de sé­cu­rité.

Perdu dans l’im­men­sité des lieux, dé­cou­vrir l’Bat­war, c’est croi­ser de jeunes ska­teurs, écou­ter des mu­si­ciens ré­pé­ter dans un box, et as­sis­ter à la pré­sen­ta­tion d’un bal­let de danse contem­po­raine dans la même jour­née. Le mé­lange des arts et des pu­blics est de­venu la marque de la Fa­brique. Mais l’es­poir porté par les abat­toirs semble ap­par­te­nir au passé, l’ave­nir étant plus hy­po­thé­tique. Les « Trans­cul­tu­relles » de 2009, qui ont inau­guré la re­con­ver­sion des an­ciens abat­toirs, res­tent gra­vées dans les mé­moires. « C’était mer­veilleux. L’évé­ne­ment avait ré­vélé la force des abat­toirs : créer une sy­ner­gie entre tous les arts. Il y avait des in­tel­lec­tuels, des riches, des pauvres… C’est aussi l’idée des abat­toirs de dé­mo­cra­ti­ser la culture. Un nou­veau souffle était donné, mais ne s’est pro­duit qu’une seule fois », ra­conte Fatna El­bouih, membre du col­lec­tif.

Fatna est venue as­sis­ter à la réa­li­sa­tion de courts mé­trages tour­nés sur place. C’est l’« usine de films ama­teurs » du ci­néaste Mi­chel Gon­dry qui anime le cœur des abat­toirs. Le cé­lèbre réa­li­sa­teur fran­çais y a ins­tallé son ma­té­riel et des dé­cors. Les jeunes vi­si­teurs n’ont plus qu’à tour­ner. Avec Meurtre à paris, Abdel Sader nous a tuer, À la re­cherche du vo­leur dans la vi­déo­thèque des films déjà réa­li­sés, les jeunes s’ex­priment.  « Il y a beau­coup de vio­lence dans ce qui a été tourné. C’est la vie de la plu­part des mômes », com­mente Jean David, un pro­duc­teur ins­tallé à Ca­sa­blanca qui co­or­donne le pro­jet sur place. « C’est le seul en­droit au Maroc où vous pou­vez tour­ner sans au­to­ri­sa­tion. C’est un es­pace de li­berté in­croyable », s’en­thou­siasme-t-il.

Sans la ville, pas de futur

Bref, de quoi s'en­thou­sias­mer si un épi­sode n’était pas venu en­ta­cher ce constat. Faute d’au­to­ri­sa­tion de la part de la ville, un fes­ti­val prévu le 20 fé­vrier der­nier n’a pas pu se pro­duire aux abat­toirs et a dû trou­ver re­fuge ailleurs. Motif : son lien pré­sumé avec le mou­ve­ment du 20 fé­vrier, à l’ori­gine du sou­lè­ve­ment ma­ro­cain lors du prin­temps arabe.

À la nuit tom­bée, un sa­medi soir, l’air vibre aux sons des tam­bours qui ré­sonnent entre les murs des abat­toirs. Le groupe de per­cus­sion sur ton­neaux « Cy­clody » joue des rythmes ins­pi­rés des mu­siques Gnawa et Chaabi. « On a pris des ton­neaux trou­vés dans la rue pour faire de la mu­sique. Ici,  on peut s’épa­nouir et ex­plo­ser ar­tis­ti­que­ment. L’idée, c’est de se dé­fou­ler de la se­maine, mais en créant quelque chose », ex­plique Sou­fiane Ben­khas­sala, un membre du groupe. Si le ta­lent et la créa­ti­vité ne manquent pas au Maroc, le pays souffre cruel­le­ment du manque de po­li­tiques cultu­relles pour sou­te­nir et pro­mou­voir les ar­tistes ma­ro­cains. Une marque de fa­brique ?

Cet ar­ticle fait par­tie d'une édi­tion spé­ciale consa­crée à ca­sa­blanca et réa­li­sée dans le cadre du pro­jet « eu­ro­med re­por­ter » ini­tiée par ca­fé­ba­bel en par­te­na­riat avec i-watch Search for Com­mon Ground et la fon­da­tion anna Lindh. Re­trou­vez bien­tôt tous les ar­ticles à la une du ma­ga­zine.