Culture

La Turquie, exportatrice de culture

Article publié le 25 mai 2004
Article publié le 25 mai 2004
A l’heure où la Turquie s’approche de l’Europe, les Etats européens s’ouvrent eux-aussi de plus en plus aux influences turques. Le Bosphore est plus près de nous que nous ne croyons.

Pendant le miracle économique allemand, des milliers de travailleurs immigrés turcs ont été engagés pour travailler dans les usines en Allemagne de l’Ouest. Aujourd’hui, les Turcs constituent le plus grand groupe d’étrangers en Allemagne : en 2002, on comptait 2,6 millions de Turcs ou Allemands d’origine turque.Et plus de 120 000 Turcs à la mairie de Berlin. Mais les Turcs ne constituent pas seulement un part importante de la population allemande. On compte aussi 370 000 personnes d’origine turque en France, 270 000 aux Pays.Bas et 200 000 en Autriche. Soit un total de 3,7 millions de Turcs dans l’UE, ce qui correspond à peu près à la population de l’Irlande.

En Allemagne, les avis sur l’intégration de la Turquie dans l’UE sont partagés, alors que c’est bien le pays qui devrait avoir le moins peur de l’entrée de la Turquie dans la famille européenne. A Berlin en particulier, les populations turques et allemandes vivent en totale symbiose. Le quartier de Kreuzberg correspond un peu au Little Italy ou au China Town New-Yorkais. La population turque y est nombreuse, mais il n’y a pas de ghetto. L’empreinte turque est très présente au quotidien mais c’est justement ce que la population non turque de la ville apprécie dans ce quartier.

De son côté, la population turque de Berlin fait preuve d’une grande volonté d’intégration. Aussi, selon une enquête du service berlinois d’accueil des étrangers, se prononce-t-elle à 95% pour des cours de langue obligatoires. 97% des sondés soutiennent l’égalité des chances de formation pour filles et garçons, se montrant ainsi nettement favorables à l’égalité entre les sexes.

De nombreux domaines de la vie culturelle et politique portent la marque de l’influence turque. C’est aussi le cas pour les choses les plus simples de la vie quotidienne.

Döner et Tom Jones

A Berlin et un peu partout en Allemagne, le plus populaire des plats à emporter est de loin le Döner Kebap (une pita garnie de viande agneau et de salade). Les vendredis et samedis soir, quand les jeunes sortent, ils se rassasient au stand à Döner avant d’aller s’amuser dans les bars et les clubs. Dans les quartiers à la mode comme Kreuzberg et Friedrichshain, il y en a en pagaille, alors que les McDonald’s sont déjà plus difficiles à trouver. Tandis qu'en Irlande, "Abrakebabra" est une chaine de fast-food qui leur fera peut-être bientôt de l'ombre.

Quelle joie, en février de cette année, quand l’Ours d’Or, le premier prix de la Berlinale, festival cinématographique renommé dans toute l’Europe, a été attribué à un film allemand. Un film allemand ? Pas du tout. Son réalisateur est Fatih Akin, trentenaire hambourgeois d’origine turque. Son film traite des contradictions entre les aspirations des parents turcs, attachés à leurs traditions, et le besoin de liberté de leurs enfants.

Sur la scène musicale internationale aussi, les Turcs d’Allemagne n’arrêtent pas de marquer des points. C’est ainsi que Mustafa Güngogdu, de Hagen, mieux connu sous le surnom de « Mousse T. », a permis à Tom Jones un comeback très réussi sur la scène internationale. Ensemble, ils ont fait « Sex Bomb », un hit qu’on n’a pas fini d’entendre.

Du travailleur immigré au chef d’entreprise

En République Fédérale aussi, les influences turques se font sentir. Depuis son élection au Bundestag en 1994, Cem Özdemir, du parti vert, est le pionnier des hommes politiques germano-turcs. Les députés Dr. Lale Akgün et Deligöz Ekin lui ont succédé, Ozan Ceyhun est député européen. Vural Öger, prospère directeur d’une agence de voyages (ÖgerTours), est tête de liste du SPD dans le Land de Hambourg pour les élections européennes. Ainsi, la deuxième et la troisième génération commence à assumer des responsabilités politiques.

Entre temps, les entrepreneurs turcs sont un facteur économique de taille pour l’UE. Et les célébrités comme Vural Öger ne sont que la partie émergée de l’iceberg. En 2002, l’Union comptait 82 300 entrepreneurs turcs, qui créaient 411 000 emplois. Emplois très majoritairement localisés en Allemagne. Dans les entreprises turques, moins des trois quarts des salariés sont eux-mêmes turcs. Ces chiffres relativisent l’argument répandu dans tous les cafés du commerce selon lequel les étrangers prendraient le travail aux autochtones. En Allemagne, c’est presque 2,3% du PIB qui est produit par les entreprises turques (en Autriche plus de 1,8%). Dans l’ensemble de l’Europe, à peu près 0,8%. Ce qui fait 68,9 milliards d’euros. Les entreprises turques, qui sont surtout présentes dans la gastronomie et le commerce de détail, contribuent donc de manière significative au monde économique de l’Union Européenne.

Trop forts pour l’Asie

On pourrait réduire la discussion sur l’appartenance de la Turquie à l’Europe au fait que son équipe de football est trop forte pour les équipes asiatiques. La Turquie se doit donc d’être européenne. Dans toute l’Europe, les Turcs jouent à haut niveau et renforcent les grandes équipes européennes : Hakan Sükür l’Inter Milan ou Yildiray Bastürk le Bayer Leverkusen par exemple. En 2000, le Galatasaray d’Istanbul a remporté la coupe de l’UEFA [une coupe d’Europe] et il y a quelques années, le Turc Mustafa Dogan a été naturalisé allemand pour renforcer l’équipe nationale. L’entraîneur allemand Christoph Daum, qui était pressenti au poste d’entraîneur national mais a dû céder la place à Rudi Völler suite à une affaire de cocaïne, entraîne aujourd’hui le Fenerbahce Istanbul. En Turquie, c’est un héros.

La Turquie a plus d’influence en Europe que nous n’en avons conscience. La culture turque, son esprit d’entreprise et ses représentants sont arrivés dans l’UE il y a bien longtemps. Aujourd’hui, on n’attend plus que la Turquie.