Culture

La Turquie derrière les lunettes d'Orhan Pamuk

Article publié le 23 février 2011
Article publié le 23 février 2011
Les négociations sur l'adhésion de la Turquie à l'Union Européenne ont commencé il y a cinq ans. Mais les Européens restent méfiants. Ce qui est inconnu fait peur, c’est bien connu. Pour en savoir plus, plongeons donc dans les ouvrages d'Orhan Pamuk, Prix Nobel de Littérature en 2006, dont l'acteur principal est la Turquie mais qui s'est vu accusé d'insulte à l'identité turque.

En 2006, l’année où il reçoit le Prix Nobel de Littérature, Orhan Pamuk est choisi par le magazine Time pour figurer sur la liste des 100 personnalités les plus influentes. Ses ouvrages étaient alors vendus à 7 millions d'exemplaires et traduits dans plus de 50 langues. Comment expliquer que l'écrivain turc le plus connu, ayant passé sa vie à Istanbul et écrivant sur son pays et ses habitants ait été jugé ennemi de la nation (en 2005, Pamuk risque 4 ans de prison pour avoir déclaré à un journal suisse qu'« un million d'Arméniens et 30 000 Kurdes ont été tués sur ces terres, mais personne d'autre que moi n'ose le dire ». La plainte sera abandonnée l'année suivante, ndlr) ? Tout d'abord l'auteur ne décrit pas la Turquie comme un pays universellement beau, oriental et mystérieux. On y retrouve un pays certes beau dans son authenticité mais ayant des complexes, déchiré et à la recherche de sa propre identité. On ne peut pas faire abstraction de l’origine bourgeoise d’Orhan Pamuk, qui a grandi dans le quartier « occidentalisé » Nisantasi, est issu d`une famille athée et dont l’unique religion était la littérature. Quelle est la Turquie de Pamuk ?

Hüzün

Atatürk affirmait que celui qui disait « je suis Turc » était heureux. Une image complétement opposée surgit des livres de Pamuk. La vision de la grandeur passée et de sa perte pèsent sur les Turcs. C'est pourquoi l'orgueil national se confond sans cesse avec des complexes. Tout cela est à l'origine du phénomène que l'écrivain décrit dans son livre Istanbul, souvenirs d’une ville, le phénomène qu'il appelle hüzün. Hüzün, c'est la mélancolie, la dépression. Mais pas celle d'un seul individu sinon « le sentiment, l'état d'âme et la culture auxquels participent les millions ». La façon dont les Turcs vivent le hüzün nous parle beaucoup de leur attitude envers la vie et la réalité qui les entoure. Selon Pamuk ils souffrent quelque soit leur choix et leur souffrance est pleine de vanité. Dans « Istanbul, souvenirs d'une ville », il écrit que « les héros des films turcs de mon enfance et de mon adolescence aussi bien que les héros de la vie réelle se comportaient ainsi : ils donnaient l'impression d'avoir imprimé hüzün dans leur coeurs depuis la naissance, c'est pourquoi ils ne savaient pas se battre pour l'argent, le succès ni pour les femmes qu'ils aimaient ». Hüzün est pour les Stambouliotes une sorte de licencia poetica qui justifie leur recul.

Kreśli w swoich książkach krytyczny obraz TurcjiC'est une image triste que l'écrivain donne de ses compatriotes. Ils fuient la vie parce qu'ils ont peur de l'échec, vivent en sécurité dans les chaînes de l'angoisse, de la nostalgie et des rêves irréalisés. Autre marque de poids sur la mentalité turque, la lutte permanente entre l'Est et L'Ouest, entre tradition et modernité. Pamuk parle du mariage entre fureur et fascination. La critique de la part de l'Europe met les Turcs en colère et provoque souvent des réactions nationalistes, mais de l'autre côté, les Turcs sollicitent l'acceptation de l'Ouest et cherchent à se voir confirmer leur esprit européen. Seul Pamuk est un partisan ardent de l'adhésion de la Turquie à l'Union Européenne. Mais il réalise que la différence des expériences entre la Turquie et l'Europe rend ce chemin encore long et complexe.

Les opposés s'attirent

La Turquie est aussi un pays où coexistent des idéologies radicalement opposées. Pamuk dit que se faire détraquer par des idées extrêmes constitue une passion turque. Il l'a présenté le plus clairement dans Neige (prix Médicis étranger en 2005) – comme il dit lui même – son premier et dernier livre politique. Dans la ville Kars, qui représente un cas particulier des procès se déroulant dans toute la Turquie, différents mouvements s'affrontent : extrêmistes islamistes, partisans de la laïcité, nationalistes et mouvements nostalgiques tournés vers l'Ouest. L'auteur lui-même dit que à Kars est omniprésent « le sentiment de tristesse tangible qui vient du fait de faire partie de l‘Europe et en même temps de mener une politique non-européenne. Les disputes idéologiques sans résultat engagent toute la société et épuisent son énergie. » 

Grâce aux livres de Orhan Pamuk, on surpasse l'image stéréotypée d'un pays où passer ses vacances sur les côtes du Sud et de l'Ouest. Il nous parle d’un pays désireux d'adhérer à l'Union Européenne mais où personne ne l’accepte, un pays d’où proviennent des milliers d’immigrants, suscitant des sentiments contradictoires en Europe de l'Ouest. En résulte pour les lecteurs une image de la véritable âme turque qui, comme l'âme d’Istanbul décrite par Pamuk, est dessinée en clair-obscur. Elle fane puis bourgeonne à nouveau. Elle fascine et repousse. Orhan Pamuk démystifie sans complaisance « les malédictions » de son pays, mais l’écrivain croit profondément que la Turquie et l'Europe ont un avenir commun.

Photo : Une : (cc) Lance Catedral; Pamuk (cc) Renato Guerra; Nisantasi (cc)CharlesFred; autostop (cc) CharlesFred