Culture

La Shoah ou comment « vivre l'Histoire au présent »

Article published on 27 janvier 2009
Article published on 27 janvier 2009
Enzo Traverso est maître de conférences à l’université de Picardie. Spécialiste de la seconde guerre mondiale, du nazisme et de l’antisémitisme, il réfléchit au sens du mot « mémoire » en Europe. Pour lui, commémorer, c’est « combattre toutes les formes d'exclusion actuelles ». Interview.

Qu'est-ce que la mémoire de la Shoah en Europe ?

Je pense que la mémoire de la Shoah a été historiquement une espèce de moteur pour les mouvements « antiracistes » en Europe de l'Ouest. Pendant la guerre d'Algérie, en France, la mémoire de la Shoah faisait partie de la lutte contre les politiques d'oppression et de persécution. Cependant depuis une vingtaine d'années, cette mémoire a été « institutionnalisée » : elle a cessé d'être une mémoire « antagoniste » à l'encontre du pouvoir, devenant ainsi une mémoire partagée, intégrée dans les institutions et faisant l'objet de commémorations officielles. 

C'est un phénomène contradictoire : d'un côté, si les institutions assument cette mémoire, c'est qu'elle est l'expression d'une véritable conscience historique qui en fait une sorte de religion civile ; d'un autre côté cela a des conséquences sur l'utilisation du passé par la collectivité. En cette période de guerre (à Gaza, ndlr), elle a été utilisée comme un chèque en blanc à Israël en tant qu'Etat incarnant la mémoire de l'Holocauste. Tout le monde condamnait les bombardements mais toute critique était précédée par l'affirmation d'une solidarité de principe avec Israël.

Pensons à un pays comme la France, où la mémoire de la Shoah est si importante : en février 2005, un mois après des commémorations hyper-médiatisées, l'Assemblée nationale a voté une loi soulignant les effets « positifs » de la colonisation. Tout ça pour dire que les journées de la mémoire, plutôt que des manifestations rituelles souvent rhétoriques et vides de contenu, devraient être l'occasion de réfléchir sur l'utilisation publique du passé, et aussi sur l'exploitation politique de la mémoire.

Et alors quelle signification devrait-elle avoir selon vous ?

(Stock Edition)Il y a un principe éthico-politique auquel je ne peux renoncer, qui est que la mémoire, par nature, n'est pas un souvenir du passé congelé, immobile et immuable. La mémoire vit dans le présent. Se souvenir de la Shoah aujourd'hui, en Europe, signifie remettre en question et combattre toutes les formes d'exclusion, de racisme et d'oppression actuelles. Participer aux commémorations pour ensuite être indifférent au fait que depuis que Sarkozy est devenu président on assiste à des rafles d'immigrés « sans papiers » devant les écoles, signifie que la journée de la mémoire est seulement un rideau de fumée. Je crois que ces choses-là doivent être dites. Le fait que ces commémorations surviennent dans un climat aussi consensuel me laisse perplexe.

Au niveau européen existe-t-il une mémoire publique sur ce thème ?

Il y a certaines tendances qui sont en train d'apparaître au niveau européen. Il est évident que la mémoire de la Shoah ne peut pas être la même en Allemagne (pays qui l'a conçu et réalisé), en France (pays qui possède la plus grande communauté hébraïque d'Europe) et l'Espagne (qui n'a pas participé à la seconde guerre mondiale). Si l'on prend le cas de l'Espagne, la loi sur la mémoire historique qui a été votée il y a un an et demi, n'existerait pas sans les lois sur la mémoire qui ont été promulguées dans différents pays d'Europe de l'Ouest ces dernières années. En Espagne aujourd'hui (divergence que j'ai avec certains collègues espagnols), la tendance est forte d'assimiler les violences du franquisme à un génocide, ce qui est erroné du point de vue historiographique.

Pour certains pays la Shoah se fonde sur la mémoire nationale. Pour d'autres comme l'Espagne, elle ne fait pas l'objet de commémorations.

(Il Mulino)D'habitude, je distingue trois espaces de mémoire en Europe : un occidental, un oriental et un postcolonial. Le premier est celui du cœur de l'Europe (Allemagne, France, Italie et pays ibériques) au centre duquel se trouve la mémoire d'Auschwitz. En Allemagne, cette mémoire est plus que présente dans l'espace public : aujourd'hui, il n'est pas possible de se considérer comme Allemand sans mettre dans cette « germanité » le passé nazi. Ensuite il y a l'espace oriental, c'est-à-dire les pays de l'ex-Pacte de Varsovie : ici une identité nationale est en train de se construire au centre duquel on trouve le passé communiste qui transforme la nation elle-même en victime, puisqu'elle a subi l'oppression soviétique. C'est une mémoire qui a un fort accent nationaliste et qui porte en elle le refoulement de l'Holocauste comme faisant partie du passé. 

Le troisième est la mémoire postcoloniale d'une partie des sociétés européennes : plusieurs millions de personnes avec des « origines postcoloniales » (qu'ils soient citoyens ou immigrés) et une mémoire de la colonisation, de rapports conflictuels avec l'Europe et d'oppression. C'est une mémoire qui existe et qui nous remet en question d'une manière plus que salutaire. Je conclue avec un exemple : le 8 mai 1945, c'est la fin de la guerre. Pour l'Occident, c'est la fin des souffrances et le début d'une ère de paix ; en Europe de l'Est, c'est la fin de l'occupation nazie et le début de l'occupation soviétique. Si, au contraire, on se déplace en Algérie, le 8 mai 1945, c'est l'anniversaire de la révolte de Sétif, un des derniers massacres de la colonisation française.

Et pour les Israéliens et les Palestiniens ?

C'est difficile aujourd'hui de parler d’une journée de la mémoire sans la mettre en relation avec ce qui se passe au Moyen-Orient. Cela se voit dans la presse et dans une certaine partie de l'opinion publique de plusieurs pays, sur les banderoles des manifestations. Mais c'est également la conséquence d'un discours politique, celui que sous-entend là stratégie israélienne : à partir de la guerre de Six jours, Israël à présenté l'occupation des Territoires palestiniens comme une réaction d’autodéfense indispensable : c’était selon eux la seule condition afin d’éviter un nouvel Auschwitz. En suivant cette logique, Hamas est un nouveau nazisme et Arafat, un nouvel Hitler, comme le disait d’ailleurs Ariel Sharon.