Culture

La Hongrie évoluera lorsqu’elle laissera son passé derrière elle

Article publié le 25 mars 2013
Article publié le 25 mars 2013
La Hongrie stagne dans une phase de développement postcoloniale, non pas seulement à cause de la montée en puissance de la droite, mais également en raison d’éternels conflits internes et d’une vision élégiaque de son passé.

Budapest vit 24h/24. Les endroits où aller sont multiples : de la taverne hongroise basique Söröző, aux boites plus très populaires mais très chères. Quelque soit votre choix, vous pourrez à loisir atténuer votre gueule de bois à l’aide d’un bon kebab dès les premières heures du matin. Ces échoppes sont omniprésentes, et la plupart de leurs propriétaires sont des immigrés. Lorsque je demande aux Hongrois comment ils se sentent dans leur pays, la plupart répondent qu’ils s’y sentaient mieux « avant ». « Depuis dix ans, les Hongrois n’aiment pas trop les étrangers », me dit l’un, faisant allusion à la montée en puissance de la droite. Cette hausse a atteint son apogée en 2010, lorsque le parti d’extrême droite Jobbik, en faveur d’une « Hongrie meilleure », a gagné 43 sièges au Parlement, suite a une campagne orientée autour des Roms « non-privilégiés » et les juifs « privilégiés ».

Les erreurs de la Hongrie

« Les gens exigent un changement véritable », peut-on lire sur la version anglaise du site web du centre de communication X (XKK) qui a pour « objectif d'utiliser ses méthodes de communication afin de créer des changements positifs autour des sujets sociaux, démocratiques et culturels ». Les faits n’indiquent aucune transformation positive sous le gouvernement de Viktor Orban. En effet, morosité et dépression reste la norme. Istvan Villas, un étudiant de Szeged, égrène une liste de raisons : « Le taux de suicide en Hongrie est dans le top 10 des records mondiaux, le taux de chômage est également passablement élevé (11% environ, soit la moyenne européenne), les gens ne font plus confiance au gouvernement et ne croient plus en la démocratie ». Il nous confie, que lui-même souhaite partir a l’étranger le plus rapidement possible.

« Ils devraient vivre dans le présent. Ils pourraient même construire une grande nation s’ils arrêtaient de rêver à leurs terres perdues. »

Pourquoi la gauche hongroise est-elle si faible ? En pratique, la gauche n’existe pas vraiment ici, explique Szilvia Varro, prix Pulitzer 2010 et ancien journaliste pour le magazine libéral Magyar Narancs. « Le parti socialiste a perdu toute crédibilité lorsqu’il était au pouvoir entre 2002 et 2010. L’opposition principale, on la trouve dans les manifestations étudiantes contre les mesures du gouvernement. La Hongrie refuse d’affronter son passé : c’est l’une de ses plus grandes erreurs. De tout temps, les Hongrois ont joué les victimes : depuis l’occupation nazie, en passant par les années soviétiques jusqu’à aujourd’hui. Et pourtant, nous avons été le premier pays européen à appliquer des lois antisémites, puis à les maintenir dans les années 20 et sous le régime communiste. »

Iulia Ntaros, une expat. D’origine Hongroise, elle vit à Budapest, aime sa vie dans le pays mais remarque les différences liées à sa condition d’étrangère immigrée. « La vie est différence selon qu’on a un salaire généreux (le salaire moyen est de 140 000 forints, soit à peine plus de 450 euros nets - ndt) ou qu’on vient d’un pays où le coût de la vie est moindre. » Iulia pense que la raison principale de la recrudescence de la droite vient du fait que les Hongrois vivent dans le passé. « Ils devraient vivre dans le présent. Ils pourraient même construire une grande nation s’ils arrêtaient de rêver à leurs terres perdues au profit des pays limitrophes. Ces territoires là, ils ne récupéreront jamais. »

Nyugati station, Budapest.

Les Roms

Iulia soutient qu’il existe également une ségrégation évidente entre les différentes minorités frappées d’ostracisme. « C’est toujours tellement pratique de stigmatiser les minorités plutôt que de procéder à un examen de conscience. » Les Roms, qui représentent 5% de la population hongroise, sont dans une situation plutôt difficile, surtout depuis l’apparition du Jobbik et de l’élection du Premier ministre Orban.

Les prochaines élections ne sont qu’en 2014, la campagne du Jobbik est déjà orientée autour de la criminalité liée aux Roms. « Les politiciens alimentent les tensions entre Hongrois et Roms. Cependant nous savons où mènent ces discours haineux et ce que la haine provoque dans ce pays. Nous avons assisté à des séries de meurtres perpétrés à l’encontre de Roms. Beaucoup ont également étaient gravement blessés », explique Varro.

« C’est toujours tellement pratique de stigmatiser les minorités plutôt que de procéder à un examen de conscience. »

On compte évidemment beaucoup d’histoires positives à propos des Roms. Grace au soutient de l’OSF (Open Society Found) la communauté des Romani Platni tentent de rapprocher les Hongrois et les autres d’origine rom, en abattant les lieux communs et autres stéréotypes, de la façon la plus simple qui soit : via la gastronomie. Krisztina Nagy, une des responsables du projet, explique qu’un projet sur trois est non officiel quand il s’agit des Roms. Mi-2011, la communauté a ouvert un restaurant afin de partager et promouvoir musique, nourriture et traditions romanis. « Les femmes qui participent sont des femmes simples, sans expérience dans la restauration. Elles sont formées pendant six mois. Est-ce qu’un membre du gouvernement temporaire actuel est déjà venu ici ? Non, mais on compte les inviter. Nous voulons faire naitre un débat entre des gens d’opinions différentes, entendre ce qu’ils ont a dire. Les membres de la droite doivent absolument être présents. »

Ce sentiment de dépression ambiante est perceptible dans les rues de Budapest. Si l’on se penche sur l’histoire d’une ville aussi belle que la capitale hongroise, elle suinte malgré tout la morosité grise et le désespoir. Nombres de personnes âgées souhaitent le retour du communisme, car elles se sentaient alors, plus en sécurité qu’actuellement. Les jeunes veulent quitter le pays, les sans –abris veulent un toit, les Roms veulent la fin de la ségrégation…et tout le monde aspire à un futur meilleur.

Malheureusement, un tiers des étudiants à l’université qui auraient voté pour le Jobbik, assurent que cette situation n’a pour le moment aucune raison de changer. « Les statistiques sont très inquiétantes, mais ce qui m’inquiète réellement c’est que presque tous les jeunes veulent quitter le pays. » Iulia Notaros insiste sur le fait que le sentiment général en Hongrie ne peut-être bon que si les gens se tournent vers le futur. Je lui ai demandé, ainsi qu’à d’autres, de nommer une chose positive à propos de la Hongrie. Personne ne sait quoi répondre. « La ville est agréable », lâche Varro après une minute et demie de silence. Alors que je m’apprête à quitter le pays, j’espère revenir en des temps plus joyeux, car la Hongrie le mérite bien.

Cet article est issu d’une série de reportages mensuels portants sur plusieurs villes pour EUtopia on the Ground. Consultez la page pour en savoir plus sur notre envie de "meilleure europe" d'Athènes à Varsovie. Ce projet fait l'objet d'un soutien financier de la Commission européenne dans le cadre d'un partenariat de gestion avec le Ministère des Affaires étrangères, de la Fondation Hippocrène et de la Fondation Charles Léopold Mayer pour le Progrès de l'Homme.

Photos : © Mirza Softić  pour 'EUtopia on the ground', Budapest, Février 2013 ; sauf Szilvia Varró : courtoisie de sa © page facebook