Culture

La Grèce, les Turcs et la loi des séries

Article publié le 25 avril 2012
Article publié le 25 avril 2012
Est-ce que ce phénomène positif dans le divertissement grec sur le multiculturalisme a surgi en raison de la crise ? Quoi qu’il en soit, avec la vague de feuilletons turcs sur les écrans, les technologies modernes semblent être revenues vers davantage de « valeurs traditionnelles » auxquelles tout le monde peut se rapporter.

La chaîne turque de restaurants Tike a ouvert son premier restaurant international en Grèce en 2007. Son propriétaire grec, Aleksandros Louvaris, a même engagé des chefs turcs. A son ouverture, Aleksandros a obtenu de sévères critiques sur l’audace d’implanter un restaurant turc en Grèce, le tout avec un menu totalement halal. Le lieu est bientôt devenu un endroit branché dans un quartier huppé du nord-ouest d’Athènes. Aujourd’hui, le restaurant semble être fermé définitivement puisqu’il a laissé place à un endroit désert avec des toiles d’araignées et de la poussière sur les tables.

Roméo et Juliette 2012

Le tourisme (ou la diplomatie des tremblements de terre) ont aidé les gens à se rassembler, bien qu’ils partageaient déjà leur passé historique. Même les repas de souvlaki (petite brochette de viandes grecque), kebab (équivalent turc) et gyros (généralement du porc grec à la broche) sont assez proches. En Grèce, la ville turque d’Istanbul est encore appelée Constantinople (qui fut son nom de 330 jusqu’à la capture des Turcs en 1453). Pour de nombreux Grecs, visiter la Turquie leur donne l’impression de « se sentir comme à la maison », admet Stelios, un étudiant à Athènes.

Depuis 2008 il y a une « invasion » de feuilletons turcs sur la chaîne principale ANT1, comme la série policière Ezel, la romance Ask-I-Memmu, les drames Ask ve Ceza et Kismet. Comme dans tout le pourtour méditerranéen, en 2010, le plus grand succès télévisé en prime time était « Mille et une nuits » (Binbir Gece). A l’occasion des diffusions de « Les frontières de l’amour » (Yabanci Damat), un téléfilm qui a fait un carton, les rues étaient désertes chaque lundi dès vingt-et-une heures. C’est tout un peuple qui suivait l’histoire d’une fille d’un célèbre fabricant turc de baklava avec le fils d’un armateur grec. « Les Grecs peuvent se couper de leur vie quotidienne, de leurs problèmes personnels ou liés à la crise », déclare Rami Saari dans un café du centre d’Athènes (Atina en turc). Ce grand homme en chemise bleue est un traducteur qui vit et travaille à Athènes. « Ils peuvent voir que les autres, plus souvent des gens riches – par exemple les personnages dans les séries – ont les même problèmes que les autres. Les relations gréco-turques changent – amour et haine, colère et amour – c’est comme dans un feuilleton », plaisante-il.

Rivalité et survie

Les pages Facebook de fans grecs, les blogs de potins et les couvertures de la presse à scandale avec des leçons supplémentaires de turc sur CD montrent que la popularité des feuilletons se voit bien au-delà de l’écran et d’une « politique de voisinage doux-amer ». Le succès des feuilletons turcs procède aussi de la diffusion indigeste de sitcoms et de séries liées à la culture occidentale et aux idéaux de la société de consommation. « Les valeurs réelles, traditionnelles qui reviennent sont celles qui ont été oubliées lors des vingt dernières années », déclare Loizos Xenopoulos de Mega Channel (la chaîne concurrente de l’autre principal diffuseur de feuilletons, ANT1) dans son bureau, les murs couverts de posters. En ce moment, la chaîne diffusent Yabanci Damat. « En fait le feuilleton a d’abord été diffusé en Grèce. Les Turcs ont acheté l’idée et nous ont vendu le même format par la suite. C’était aussi une décision fondée sur des raisons financières », appuie Loizos. Les coupes dans les dépenses induites par la crise ont fait chuter la production grecque, ce qui a réduit la demande. « C’est moins cher d’acheter en Turquie et de diffuser les feuilletons avec des sous-titres grecs. »

Vicki, une énergique enseignante d’anglais canadienne, affirme que ses étudiants grecs ont commencé à apprendre quelques mots turcs. Loizos rit : « C’est une propagande intelligente et massive des Turcs envers nous. » Vicki explique qu’il est devenu à la mode pour les plus de 35 ans de regarder des séries. « Ils ont un sens de la morale familiale et montre un certain respect à l’égard des anciennes générations. » Il y a un « sens de l’ordre », comme elle l’affirme, qui manque aux téléspectateurs de la Grèce actuelle mais qui habite les personnages et les histoires à la télévision. Andreas, qui est revenu de Finlande quand la pire période économique de la Grèce a débuté, admet que la popularité des feuilletons provient des valeurs telles que la loyauté et l’empathie qui sont à proprement parler celles de la société grecque. « En tous les cas, ces séries nous ramène à ces jours où la Grèce ressemblait à ça. » Le pouvoir des « soap opera » turcs déferle dans toute la région, de Riyad à Athènes. Loizos de Mega TV évoque aussi une édition spéciale d’une émission de télé-réalité, Survivor (Koh-Lanta en France). Il y a avait une équipe grecque et turque, chacune avec un présentateur, une sorte de coproduction entre les deux pays. « C’était très populaire dans les deux pays. » Et qui a gagné ? « Les Turcs », répond Loizos avec un demi-sourire.

Quand les Grecs allument la télévision chaque jour de la semaine à dix-huit heures, ils peuvent se couper de leurs problèmes quotidiens pendant une heure grâce aux histoires turques, avant que le journal télévisé du soir montre quelque tragédie grecque. Et que la fiction laisse place à la triste réalité. Un exemple parmi d’autres : trois jours après mon départ d’Athènes, un retraité grec s’est tiré une balle dans la tête sur la très fréquentée place principale, devant le Parlement, après avoir protester contre les mesures du gouvernement.

 Cet article fait partie de Multikulti on the Ground 2011-2012, la série de reportages réalisés par cafebabel.com dans toute l’Europe. Pour en savoir plus sur Multikulti on the Ground.Un grand merci à l'équipe locale d'Athènes : Elina Makri, Giorgos Kokkolis et Natali Lekka.

Photos : Pages Facebook officielles de Binbir Gece, Kismet, Aski Memnu, Ezel