Culture

La Dame de fer ou le retour de la politique

Article publié le 17 février 2012
Article publié le 17 février 2012
La Dame de fer dessine sur les grands écrans européens un portrait aimable et un peu facile de Margaret Thatcher. Mais le film rappelle également un style rétro de haute politique, moins bling bling et plus distant, très années 80... Mais peut-être aussi plus proche de la réalité. En ces temps incertains et obscurs, nous nous sommes un peu laissés aller à la nostalgie.

Costume bleu, cheveux crêpés et collier de perles : voici l'apparence simple de quelqu'un capable d'aller où personne n'ose aller, quelqu'un qui ferme des mines, privatise la moitié du pays et récupère les Malouines ; quelqu'un encore qui dit et fait, qui ferme et ouvre, enlève et recoud ; quelqu'un prêt à tout pour sortir la Grande-Bretagne de sa léthargie, et ce après avoir réussi à surmonter des siècles de machisme et de tradition élitiste en parvenant à être la première femme à occuper le 10 Downing Street.

Même s'il la dépeint comme une femme sénile et entourée de fantômes dans son appartement-prison de Londres, La Dame de fer (Phyllida Lloyd, 2011) offre un portrait bienveillant de l'ancienne Premier ministre conservatrice Margaret Thatcher (1979-1990) qui revit à travers des flashbacks son ascension à la tête de l'État. Sa vie de famille est largement évoquée, contrairement aux épisodes les plus sombres de son mandat. Ainsi, les licenciements massifs et les grèves ou manifestations violentes ne sont mentionnés qu'au milieu du film, mais on passe, musique aidant, d'une scène à l'autre. Sa complicité avec Pinochet et d'autres criminels est quant à elle passée sous silence. Le film emprunte donc un chemin facile pour contenter le plus grand nombre, et ce grâce à la contribution de Meryl Streep, confirmée une fois de plus par la critique et les prix en tant qu'actrice parfaite du point de vue technique.

Réminiscences de l'actualité

Bizarrement, les situations que vit Thatcher dans le film nous replongent dans l'actualité, à l'heure où les dirigeants européens prennent quotidiennement des décisions telles que : mines ou chantiers navals ? Retraites ou lits d'hôpital ? Bourses ou concours ? Il faut couper, réduire, limiter, et même « dégraisser », comme s'il s'agissait de perdre quelques kilos superflus pour affiner sa silhouette et non pas supprimer la Sécurité sociale.

A droite, Margaret Thatcher dans le rôle de Premier ministre.

Mais quelque chose cloche : en écartant l'idéologie, « Meryl Thatcher » donne du sens à ses mots, dégage de l'énergie, comme si elle contrôlait la réalité depuis un poste de commande. Les manifestants entourent sa voiture officielle et lui hurlent dessus. Des images d'archive montrent la vraie Thatcher serrer des mains et, à peine élue, se targuer d'une citation médiévale, à vingt centimètres d'une dizaine de caméras. Alors d'où vient cette sensation de proximité et d'efficacité politique, et pourquoi cela nous manque-t-il tant ?

Peut-être est-ce parce qu'il s'agit d'un film, qui met en scène l'essentiel, ces moments clés où tout change. Ou alors est-ce parce qu'il reflète un style britannique qui ne met pas les politiques sur des piédestaux mais, au contraire, les enferme dans un Parlement étroit, les obligeant ainsi à se hurler dessus, face à face, à supporter les postillons des autres, les regards provocateurs et les odeurs de la veille. Un esprit qu'illustre également la résidence du Premier ministre : un appartement comme les autres, avec ses briques noires et ses fenêtres au rez-de-chaussée. Peut-être encore que cela vient de l'apparence que prend le passé : images granuleuses, vétustes, coupes de cheveux d'un autre temps, voitures sobres et vestes en velours côtelé. Un univers en somme à portée de main, où les téléphones fixes étaient imposants et colorés, et où de nombreuses nouvelles étaient transmises sur papier, parce que les tweets et les téléphones portables équipés d'appareil photo n'existaient pas.

Alors, était-ce mieux avant ?

Conscient que ça sent la « conspiranoïa » à plein nez et voulant éviter de tomber dans le piège du « c'était mieux avant», on se demande si, au jour le jour, les dirigeants européens actuels agissent encore à un niveau terrestre et palpable, où leurs idées trouvent écho à moyen terme, ou bien si celles-ci dépendent de plus en plus de chaînes de commandement obscures, que personne n'a choisies et que même les journalistes les plus sagaces ne peuvent révéler au grand jour. Nous sommes dans l'ère des politiques qui ne répondent pas aux questions, qui expliquent leur projet à d'autres dirigeants avant même de l'avoir expliqué à leurs concitoyens, qui vont à Bruxelles ou à New-York avec une idée et en reviennent avec une autre, qui réforment la Constitution de leur pays en 48 heures pour limiter les dépenses publiques, qui augmentent les impôts alors qu'ils avaient promis de les baisser, et qui gouvernent même sans passer par les urnes, parachutés directement par les banques qui ont provoqué la crise économique.

Même si la Dame interprétée par Meryl Streep était très néo-conservatrice et a encouragé l'actuelle dérégulation financière, et même si elle croyait en ses principes et aimait l'action, on peut se demander naïvement si elle parviendrait aujourd'hui à regagner un peu d'indépendance politique, si elle ferait honneur à son surnom de « Dame de fer », non seulement contre les ouvriers et les syndicats, mais aussi contre le chantage des agences de notation, des grandes banques et des fonds d'investissement qui spéculent sur des pays entiers, et enfin si elle réussirait à se frayer un chemin entre tous ces fonctionnaires timorés pour affirmer, les poings sur les hanches : « Ça suffit ! »

Photos : Meryl Streep (Texte) et affiche du film, courtoisie de la page officielle de "The Iron Lady"; Margaret Thatcher, courtoisie du site officiel du bureau du Premier ministre ; Vidéo (cc) cinescondite1/YouTube