Culture

Ken Yamamoto : « Plus de gens devraient s'investir dans le slam »

Article publié le 22 octobre 2007
Article publié le 22 octobre 2007
Ken Yamamoto, 30 ans, fait fi des barrières : slameur-poète né à Paris, germano-japonais et marié à une Colombienne. Avec sa poésie urbaine, il parle de l’Europe et de l’idéal ‘multikulti’.

C’est un jeune homme décontracté qui me fait face dans ce café de la capitale allemande. La veille il était sur scène lors du festival de littérature de Berlin. A 30 ans, né d’un père japonais et d’une mère allemande, Ken Yamamoto appartient à une nouvelle génération de poètes lyriques, issue de la rue et de la culture urbaine.

« C’était tout simplement génial », s’enthousiasme-t-il à propos du récital poétique du soir précédent. « De nombreux artistes de différents pays ont slamé dans leur langue maternelle - et cela a fonctionné ». Un tel succès était loin d’être gagné. Car dans le slam, une sorte de compétition poétique, les participants s’affrontent en récitant leurs textes à un public, seul juge pour décider du vainqueur. En France, des artistes comme Grand Corps Malade ou Abd El Malik ont contribué à populariser cette discipline, directement importée des Etats-Unis.

« Quand il n’y a pas de traduction, il faut aussi travailler sur le langage du corps », reprend Yamamoto. « La compréhension de l’autre dépasse la langue. L’enjeu est alors de réussir à créer une atmosphère ». Lui écrit en langue allemande mais ses tournées sont européennes : Allemagne, Suisse et Italie...les endroits se succèdent sans qu’il ne ressente d’incompréhension avec son public.

Il faut dire que le parcours de Ken Yamamoto est teintée de multilinguisme. « L’allemand est ma langue maternelle au sens propre, je la tiens de ma mère », explique notre jeune poète. « Mais beaucoup de choses me relient à la France ». Yamamoto passe la première année de sa vie à Paris. Après la séparation de ses parents, en pleine adolescence, il part vivre avec sa mère à Baden-Baden, ville d’Allemagne du sud, proche de la frontière française. « La moitié de ma famille est restée à Paris. Le français est pour moi la seule langue de communication avec mon père, car je ne parle malheureusement pas japonais ».

«Les gens n'en n'ont rien à faire de la poésie, dit Yamamoto sur son blog. J'aimerais que cette discipline soit plus importante mais mon manque de succès me remet les pieds sur terre.»(Foto: www.kenyamamoto.com)

Un milliard de poèmes

C’est à cette époque que le jeune Ken découvre la littérature, avec une anthologie de poésie française que lui offre sa mère. S’ensuit ses premiers vers. « Evidemment c’était de la poésie d’adolescent, mais petit à petit je me suis amélioré ». Ses études ? Il les laisse rapidement tomber, les ayant commencées plus par obligation que par réel intérêt.

C’est alors qu’il se consacre à l’écriture de son premier recueil de poèmes. Ken Yamamoto reconnaît volontiers le décalage qui peut exister dans le slam, entre le moment intime de l’écriture et le récital en public. « Mes poèmes sont plus agressifs quand je les récite en public car on doit tenir le public en haleine », explique t-il. « Il est également difficile de se placer face à un public quand ton poème est très fortement marqué par des éléments autobiographiques ».

Son inspiration, il la tire des choses qui l’entourent. « Il y a peu de thèmes – l’amour, la vie. Mais c’est bien suffisant pour réaliser un milliard de poèmes ».

Quant à ses aspirations, Yamamoto aimerait que de « davantage de personnes qui ont quelque chose sur le coeur s’investissent dans le slam. Je n’ai rien contre les trucs légers ou la comédie mais cela serait chouette que les gens soient moins timides pour aborder des thèmes moins divertissants.  »

Identité culturelle force 5

C’est à ce moment que je décide de le lancer sur le sujet européen. Visiblement, Yamamoto s’y attendait. Il me promet d’être bref mais se lance rapidement emporter par son enthousiasme. « Là-dessus j’ai des choses à dire », me lance t-il. « Je vais d’abord commencer avec l’Allemagne. Je suis marié à une Colombienne et la plupart de mes amis portent des noms de famille qui ont une origine étrangère. Ce mélange de cultures, je trouve cela fantastique. Être Allemand, pour moi, cela ne vient pas du sang ou de quelque chose comme ça. C’est plutôt une question d’identité».

Se considère-t-il donc comme Allemand ? « Je me vois comme une synthèse culturelle. C’est quand j’étais en Colombie que pour la première fois je me suis senti profondément Allemand. Et j’ai ressenti cette appartenance comme un choc ».

‘I have a dream’ disait Martin Luther King. Yamamoto ne le dit pas expressèment mais c’est bien le message qu’il porte. « Des phénomènes comme la peur du terrorisme ne surviennent pas par hasard mais ils font obstacle à de nombreuses autres choses. Au lieu de se refermer sur eux-mêmes, les Allemands devraient apprendre à apprécier les beautés de la diversité. Cela vaut également pour les immigrés et leurs enfants, qui malheureusement, se mettent trop souvent des barrières, les empêchant de s’intégrer. Certains de mes amis sont dans cette situation. Mais je me réjouis à l’idée que mes enfants puissent avoir trois, quatre, voire cinq identités culturelles. »

Une bière en euro, s’il vous plaît !

Ce que Yamamoto dit à propos de l’Allemagne est aussi valable pour l’Europe, qui doit encore être approfondie et consolidée. Les citoyens européens doivent ainsi apprendre à voir les choses de façon « plus globale », sortir du cadre national étriqué et se définir en tant qu’Européens.

Yamamoto a depuis longtemps pris conscience de cette réalité. C’était lors de vacances en Italie, au moment de l’introduction de l’euro, qu’il a réalisé. « Nous étions assis avec un groupe d’Européens de tous les horizons et nous voulions prendre une bière. Auparavant, il fallait toujours faire le tri entre les différentes monnaies, faire le change. C’était long et fastidieux. Alors que là, tout est devenu simple : ‘Tiens, voilà cinq euros pour lui, dix euros pour moi, prenons une bière’ ».

L’euro comme catalyseur élèmentaire du sentiment communautaire européen, c’est la politique de base, comme tiré d’un livre d’images, ou mieux, d’un recueil de poésie.

Ken Yamamoto: 'Jail House Blues' (WDR)