Culture

Katarzyna Kozyra : pénis en plastique et faux vagins

Article publié le 15 février 2008
Article publié le 15 février 2008
Elle explore la chair comme costume et sonde, à travers des rôles stéréotypés, ce qu'elle appelle la « vraie femme ». Eternelle source de scandale, rencontre avec Katarzyna Kozyra, artiste Polonaise de 45 ans.

Étudiante en philologie germanique à l'université de Varsovie et en sculpture à l'Académie des Beaux-Arts, Katarzyna abandonne vite la sculpture pour se consacrer à la photographie, à la vidéo, aux installations et à la performance. En 1997, elle est récompensée par le prix Paszport Polityk comme étant l’artiste polonaise la plus prometteuse. Deux ans plus tard, elle se voit attribuer la « mention d’honneur » lors de la 47e Biennale de Venise.

Pourtant, dès 1993, l'artiste défraie la chronique avec son travail de fin d’études intitulé La pyramide des animaux, inspiré du conte des frères Grimm, Les musiciens de la ville de Brême. Cette œuvre complexe consiste en une superposition d'animaux : un cheval, un chien, un chat et un coq. En 1995, elle crée une série de photos grand format intitulée Liens du sang, représentant des femmes nues sur fond de symboles religieux. Enfin, dans les films du triptyque intitulé Garçons, elle explore les lois du comportement masculin.

Depuis 2003, Katarzyna Kozyra travaille au projet Dans l’art le rêve devient réalité auquel ont participé la drag-queen berlinoise Gloria Viagra et le professeur de chant Grzegorz Pituej. Ils ont introduit Katarzyna dans leur univers, celui des boîtes de nuit, des opéras et des stéréotypes d’idéal féminin. Katarzyna y apparaît en Madone, en diva de l’opéra, en drag-queen, en pompom girl, mais explore avant tout le thème de la chair comme costume.

Cliquez sur l'image

Photos de Katarzyna Kozyra, montage Cédric Audinot)

Quelles frontières franchissez-vous dans votre travail ?

Aujourd’hui, faire quelque chose de différent ou de novateur signifie qu'il faut dépasser toutes ses peurs. Tu te retrouves tout d'un coup sur un autre terrain. Cela a été le cas par exemple pour la pyramide. Normalement, un artiste va acheter ses matériaux dans le commerce, moi j’ai décidé d’être présente du début à la fin, de l’abattage à l’empaillement des animaux.

Comment avez-vous eu cette idée de pyramide?

J'étais en avant-dernière année d’études et je devais commencer à préparer mon travail de fin d’étude pour mon diplôme. Je me suis toujours intéressée au corps, à ce qui est incomplet, à ce qui est hors normes.... d'une façon ou d'une autre, cela m'a mené au conte majeur des frères Grimm, mais au final, il s’est avéré que cela n’était guère un conte.

Vous attendiez-vous à de telles réactions ?

Non, il me semblait que ce que je faisais était évident. Il ne m'était jamais venu à l'esprit que les gens pouvaient se distancier à ce point. Malgré le fait que tout le monde mange de la viande, j'étais tout à coup devenu la seule personne à avoir tué des animaux et à en tirer profit.

Comment avez-vous réagi à la censure exercée sur les panneaux publicitaires ?

C’était ridicule. Les affiches ont été placardées juste au moment où le pape revenait en Pologne. Quelqu’un pensait que ces affiches pouvaient gravement offenser le pape, que celui-ci ne devait jamais voir ces corps dénudés. Cette action a été grotesque.

Est-ce que le fait de travestir des modèles avec de faux vagins symbolise le rapprochement des genres ?

Dans Les garçons, j'ai mis les modèles dans une situation difficile car j’ai posé l’appareil photo à un endroit et je leur ai demandé de faire ce qu’ils voulaient. N’importe qui se sentirait bizarre dans une séance photo sans instructions. Ils pouvaient effectivement se sentir traités comme des objets. Je voulais les mettre dans une situation de victimes afin qu'ils cherchent en eux ce qu'ils devaient faire pour se représenter. Ensuite, ils ont commencé à jouer différents rôles. Et ces vagins n'en sont pas forcément, certains pensent que ce sont des tulipes.

D’après vous, l’identité est-elle basée sur le sexe ?

Oui, c’est possible. Quoique, je ne sais pas.... tu vois pourquoi je fais tout ça, parce que je suis rongée par ce genre de questions. Si quand je suis un garçon, je vois cet autre moi, suis-je pour autant cet autre moi ? Si quelqu’un me disait qu'à partir de maintenant, je devais être un garçon, je préférerais me concentrer là-dessus, sur le fait que je suis un garçon, je me conduirais bien afin de ne pas me ridiculiser ou de ne pas dénoter par rapport au reste.

Pourquoi y a-t-il toujours des déguisements dans votre travail ?

(Photo. Katarzyna Kozyra)Les enfants qui se démarquent des autres ne le savent pas, tant que personne ne leur dit. Je veux montrer que tout n’est que déguisement. Même si d’un autre côté, dans la dépendance à quelque chose comme l’habillement, je me comporte comme on le fait quand on s’habille au hasard afin de se dissimuler derrière un cliché. Tu sais que tu n’es pas toi-même et tu ne peux pas fuir face à ça.

Est-ce que le fait de choquer dépend de vous ?

Non. Ma façon d’aborder ce problème est généralement de ne pas me contenir, même si ce que je fais peut choquer quelqu’un.

Quelles ont été les réactions de la critique et du public par rapport à la castration ?

Les hommes l’ont horriblement mal vécu, tout en sachant que les pénis étaient en plastique. La majorité des femmes a tout de suite trouvé ça ridicule. Mais, je ne sais pas si ces réactions sont authentiques. Il se peut que les gens se soient moins indignés de la castration elle-même que de voir des membres coupés levés en direction du ciel sur fond d’Ave Maria. Or, je m’appuie là sur des faits historiques puisqu'autrefois, on castrait les jeunes garçons pour qu’ils puissent chanter joliment l’Ave Maria. On peut donc dire qu’ils donnaient leur virilité en offrande.

Pourquoi avez-vous choisi la chanson de Gwen Stefani pour la scène de la pompom girl ?

Elle ne me semblait pas idiote en fin de compte et elle est même difficile à interpréter car j’ai vu une drag-queen qui tentait de la chanter et qui avait du mal alors qu’elle chante normalement bien. Et puis le texte aussi m’a plu : « take a chance you stupid hoe ».

Cheerleaderka (Photo: Katarzyna Kozyra)

Où en est votre projet Lou Salomé ?

Ce qui me plaît beaucoup chez elle c'est qu'elle était à la fois très intellectuelle et très habile et qu'elle avait comme admirateurs de nombreux intellectuels ( Nietzsche et Rilke, ndlr. ) qui ont façonné son époque. Si ceux-ci ne s'intéressaient pas uniquement aux choses de l'esprit, mais aussi à la sexualité, Lou Salomé, elle, a toujours gardé ses distances dès qu'il s’agissait de relations sexuelles. Ce qui m’a plu, c'est qu’elle a habité leur esprit en étant leur muse sans jamais tomber dans le corporel. Du point de vue de la physiologie et de l'instinct masculin, ils étaient des chiens qu'elle tenait en laisse.

Vos prochains projets sont-ils aussi des performances ?

Non, je crois que j'en ai assez. J’aimerais maintenant retourner aux films et aux arts muraux. Pour moi, la performance est indissociable du projet Dans l’art le rêve devient réalité et je ne peux pas non plus la séparer de Gloria et Maestro.

Y a-t-il des frontières de la création artistique que vous ne franchiriez jamais ?

Peut-être mes phobies. Il y a des situations dans lesquelles l’esprit ne parvient pas à surmonter l’horreur physique. Bien sûr j’ai peur des morts, et il y a ce tabou étrange qui nous interdit d'y toucher.

Vous pouvez débattre de ce sujet sur l'un de nos Babelforums!