Culture

Kasparas Pocius : « Anarchija.lt est le contrepoids des medias officiels »

Article publié le 29 octobre 2009
Article publié le 29 octobre 2009
C’est une figure incontournable de l’anarchisme lituanien. A 27 ans, Kasparas Pocius a déjà co-fondé un portail Internet anti-mondialiste, une revue critique, Juodraštis, et l’Université libre de Vilnius. Rencontre.

Kasparas Pocius s’est résigné à être un « précaire » et à appartenir au groupe de ceux qui ne disposent ni d’un travail stable, ni d’un revenu régulier. « C’est peut-être une situation incertaine, dit-il, mais c’est justement quand on échappe à l’illusion de sécurité qu’offre la routine de la ‘Société du spectacle’ que s’ouvrent de vastes possibilités de création et d’expérience. »

« L’euphorie a vite été remplacée par le ‘vrai capitalisme’, qui se résume à une volonté primitive d’accumulation et à la fraude au niveau national »

Comment devient-on anarchiste dans une société qui rejette les projets politiques trop « à gauche » et où s’engager sérieusement au sein d’« initiatives de communautés informelles » est exclus ? Kasparas se souvient avoir participé lorsqu’il était enfant aux manifestations en faveur de l’indépendance lors de la « Révolution chantante » des pays baltes (pendant les années 1987-1990). Il se rappelle aussi de la désillusion qui a suivi : « J’ai observé comment les choses paraissaient interminablement démocratiques. Ma première impression a été celle d’une solennité comme dégénérée. L’euphorie a vite été remplacée par le ‘vrai capitalisme’, qui se résume à une volonté primitive d’accumulation et à la fraude au niveau national. Pendant ce temps, l’aliénation et le retranchement de la conscience dans la sphère privée ont balayé ce qui restait d’une conscience collective. »

Internationaliste 

(©Laisvasis universitetas Facebook group) Quand il veut expliquer ce qui a influencé les anarchistes en Lituanie, Kasparas évoque d’abord les manifestations du 30 novembre 1999 à Seattle : « Ce fut une démonstration de force adressée aux grands de ce monde qui venaient au sommet de l’Organisation mondiale du commerce pour relancer des négociations. Les institutions capitalistes ont essuyé une tempête. Et l’opinion publique a mis en doute le libéralisme économique. Les failles du capitalisme mondialisé ont été mises sur la table, débattues, et on s’est mis à chercher des alternatives. Cet événement a eu une portée comparable à la chute du Mur de Berlin et a favorisé l’émergence d’un esprit critique en Lituanie. »

C’est au seuil du nouveau millénaire que la critique de la société de consommation et du soutien aveugle de la Lituanie à ce que Kasparas appelle « le modèle américain du Nouvel ordre mondial », a pris de l’ampleur. « Autour de l’an 2000, des activistes punks ont organisé des actions anti-Otan à Vilnius. Elles illustrent la montée en puissance d’une conscience internationaliste et d’un intérêt pour les événements mondiaux. Et puis, l’année 2005 arriva, avec l’affaire du cinéma Lietuva, qui a soulevé un mouvement citoyen multicolore dans le pays [le cinéma Lietuva, qui signifie Lituanie, était un cinéma indépendant, et un symbole de résistance au 'soviétisme', qui a été démoli et remplacé par un centre commercial, ndt]. »

Une personnalité libre et critique

Kasparas aime se souvenir du temps où un grand nombre de gens, malgré leurs divergences, faisaient front commun contre l’intrusion du libre marché dans le public. « Nous avions organisé deux conférences sur la question de la gauche moderne, pour rendre plus proches de notre gauche locale les problématiques du monde actuel. La maison d’édition Kitos Knygos (« Autres livres ») a publié des fictions politiques radicales qui ont éveillé une sensibilité sociale. Alors, avec le traducteur Darius Pocevičius et l’éditeur Gediminas Baranauskas, j’ai créé le portail anarchija.lt, qui organise de nombreuses actions politiques et culturelles. En 2008, nous avons fondé l’Université libre de Vilnius, qui se veut le contrepoids des réformes néolibérales ‘sournoises’ qui visent l’enseignement supérieur. L’Université libre permet d’expérimenter des choses qui ont eu lieu en France en 1968. »

(©Laisvasis universitetas Facebook group)

« J’ai toujours été plus attiré par les courants de l’anarchisme qui insistent sur la notion de communauté que par les courants individualistes », poursuit Kasparas. La création du portail anarchija.lt était une volonté de contrebalancer les « médias officiels » en diffusant l’actualité des mouvements anticapitalistes du monde entier. « Il soutient les gens qui rejoignent librement des communautés, qui mettent en collectivité les outils et les fruits de leur travail, qui promeuvent la solidarité, l’émancipation et l’égalité, autant de pré-requis au développement d’une personnalité libre et critique, affirme Kasparas. Nous sommes fiers que ce portail fasse l’office d’un ‘Indymedia’ lituanien. »

Les communautés du futur

Kasparas Pocius se souvient des menaces de certains parlementaires qui confondaient anarchisme et communisme soviétique, malgré les prises de position très anti-staliniennes des anarchistes. Pour le moment, Pocius a fort à faire avec l’Université libre, qu’il décrit comme « une initiative spontanée promouvant l’auto-instruction ». Cette initiative s’est étendue à de nombreuses villes lituaniennes qui n’avaient pas accès à l’enseignement supérieur. Kasparas a abandonné sans regret son doctorat d’histoire à l’Université de Vilnius. « Les compétences que j’ai en tant qu’historien m’aident à faire de la recherche. La curiosité intellectuelle ne s’émousse pas une fois qu’on sort de l’université ‘sérieuse’. La connaissance s’affine d’elle-même, et se transforme en stratégies d’action. »

Kasparas gagne pour l’instant sa vie en faisant des traductions. Il refuse que l’on prenne ses activités volontaires pour de simples « hobbies ». Il tient à dire que ce qu’il fait est un travail sérieux, qui modèle pensée et mode de vie. Il espère que dans l’avenir il aura gardé sa « moelle » idéologique et pourra partager quelque chose avec « les communautés du futur ». Dans l’immédiat, ce qui lui importe est de prendre soin de sa famille récemment installée (il s’est marié peu de jours avant cet entretien), et d’inciter les autres à aimer la vie.

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