Culture

Judah Warsky : Bruxelles, ma belle

Article publié le 20 février 2014
Article publié le 20 février 2014

Parler d’Europe en politique, c’est souvent prendre le risque de ne pas être écouté. Alors en musique ? En tout cas, Judah Warsky a sauté le pas pour finalement rendre hommage, dans une partie de son deuxième album, à Bruxelles « la capitale de l’Europe ». Entretien avec un demi-freak capable de citer Maastricht, Lino Ventura et Raymond Queneau dans la même demi-heure.

cafébabel : Quel lien entretiens-tu avec Bruxelles ?

Judah Warsky : J’y vais beaucoup pour faire des concerts. Mais à chaque fois c’est un immense plaisir. C’est une ville « dynamique » (il n’aimait pas le mot mais n’a rien trouvé de mieux dans l’instant, ndlr) comme l’est une capitale sauf que les gens sont cools et décontract’. 

cafébabel : À tel point que tu as décidé de quasiment lui consacrer un album ?

Judah Warsky : Au départ, je devais lui dédier une chanson : « Bruxelles, capitale de l’Europe ». Ensuite, on s’est dit que ça ferait une belle intro donc on a appelé le disque comme la chanson. Ce n’est pas pour autant que tout l’album est dédié à Bruxelles. Encore que j’ai toujours aimé la new beat belge et que le disque est signé chez Pan-European Recording qui a toujours revendiqué l’affiliation avec la musique d’Europe continentale, aussi bien la musique de film italienne, que la chanson française ou le krautrock allemand. 

Judah Warsky - « Bruxelles, capitale de l'Europe »

cafébabel : Et ce titre alors, « Bruxelles capitale de l’Europe », d’où vient-il ?

Judah Warsky : À l’époque, j’étais super content de revenir à Bruxelles pour faire la teuf et pour y rejouer. Ça devait se passer dans un endroit, Madame Moustache. Avant de venir jouer, j’ai tapé le nom de l’endroit sur Google pour savoir comment était la scène etc…Et je suis allé me coucher. Puis j’ai rêvé, de moi sur la scène de cette salle où je récitais un poème sans musique et où je disais : « dans le noir de mon âme, toi ville nyctalope, tu sais voir l’espoir. Bruxelles, capitale de l’Europe ». Le lendemain matin, je m’en suis souvenu et je me suis dit que c’était intéressant. Assez rapidement, c’est devenu une chanson que j’ai récitée, pour de vrai. 

cafébabel : Donc ça part d’un rêve. Étrange non ?

Judah Warsky : Pas tellement, ça m’arrive assez souvent. Depuis enfant, je suis fasciné par la notion de rêve, par le fait que tu puisses expérimenter des trucs plus tarés que ce que t’aurais jamais pu imaginer dans ta vie éveillée. C’est comme un cadeau que ton cerveau te fait. Et très tôt, j’ai commencé à lire des bouquins sur les exercices qui te permettent de t’en souvenir, de faire des rêves lucides.  

cafébabel : En regardant la pochette, on sent que tu as voulu mettre en avant l’éclectisme de l’album qui fait écho au multiculturalisme de Bruxelles.

Judah Warsky : C’est vrai que la ville est multiculturelle, d’autant plus qu’elle a été proclamée capitale de l’Europe avec un Parlement où se rejoignent en permanence des gens de tous les pays. Au-delà de ça, la Belgique est quand même un pays bilingue, qui forge son identité dans ce bilinguisme. En un sens, c’est aussi un pays schizo. Si tu peux, mets plusieurs personnes qui parlent différentes langues dans un même pays, ça va faire des trucs chelous. 

cafébabel : Tu as un avis sur l’Europe actuelle ?

Judah Warsky : Non, pas trop. Je ne me pique pas de politique et, comme beaucoup d’artistes, mes opinions sont sans intérêt. Mais c’est vrai que quand j’étais petit, on m’a souvent présenté l’Europe comme un projet de ouf. Maintenant qu’on est dedans, tout le monde déchante. Moi, je trouve juste ça un peu triste. J’ai l’impression qu’on a menti à l’enfant que j’étais. Dans les années 90, à l’époque de Maastricht, personne n’était contre. 

cafébabel : Ils sont rares les artistes qui parlent d’Europe dans leurs chansons, ils sont encore plus rares ceux qui citent le groupe littéraire de l’Oulipo dans leurs interviews. Te considères-tu comme un artiste intello ?

Judah Warsky : Pour des standards de groupes de rock de base, je suis peut-être plus intello que la moyenne. Mais comparé à des artistes intellos, je suis un philistin, faut pas déconner. Sur ce disque par exemple, il y a un poème de Garcia Lorca : ça se la pète un peu. Mais je l’ai surtout choisi parce que le traducteur, c’est mon grand-père, qui lui pour le coup était un vrai homme de lettres. Il a quitté la France après la guerre pour ouvrir une librairie en Argentine et finir par côtoyer des gens comme Adolfo Bioy Casares, Albert Camus, Raymond Queneau. C’est lui d’ailleurs qui m’a ouvert à l’Oulipo (« L’Ouvroir de littérature potentielle » groupe international de littéraires et de mathématiciens, ndlr), aux rêves, au surréalisme. 

cafébabel : Tu as donc eu, enfant, un éveil culturel que les autres n’ont pas eu.

Judah Warsky : C’est certain. Le mercredi, j’allais chez mes grands-parents et très souvent ils m’emmenaient au musée à Paris, depuis Sèvres. Ils habitaient dans le même immeuble que Lino Ventura

cafébabel : Tu as enregistré ton premier album (Painkillers and Alcohol) avec un doigt cassé, donc de la main gauche. Une contrainte qui a fortement inspiréle disque. Sur le deuxième tu as travaillé sans handicap, cela a-t-il changé ta manière de composer ?

Judah Warsky : Pas tant que ça. J’avais constaté sur le premier que le fait de n’utiliser que les synthés marchait bien, donc j’ai continué à faire pareil sur le deuxième sauf que j’allais plus vite parce que j’avais les deux mains valides (rires). Mais j’aime bien utiliser la contrainte. Là tu vois, il y a ma gratte, ma basse que j’utilise pour répéter avec mon groupe, les Chicros, et j’aimerais bien continuer à ne pas les utiliser. S’imposer une contrainte, c’est toujours intéressant.

cafébabel : Pan-European est souvent, à tort ou à raison, qualifié de « label pour freaks ». Comment te positionnes-tu par rapport à la scène française actuelle ?

Judah Warsky : Je pense que ce qu’on appelle des « freaks », c’est des mecs un peu différents mais qui le cultive. Moi, au contraire, j’aime bien passer inaperçu. Ne serait-ce que pour aller dans un bistrot, me poser, et écouter les conversations des gens. Plein d’idées de chansons me sont venues comme ça. Pour s’imprégner, il ne faut pas flotter à la surface, faut être dedans. Ouais, moi je suis freak mais à l’intérieur. Limite, j’en ai souffert à certains moments de ma vie. 

cafébabel : Raconte…

Judah Warsky : Dans ma petite ville de banlieue, je me sentais un peu isolé, à la marge. J’étais obsédé par des trucs qui n’intéressaient pas les autres gens. Le mercredi, j’allais au musée avec mes grands-parents et le jeudi, ben je n’avais personne à qui raconter ça. Tout ça pour dire que je ne cherchais pas à me distinguer, j’avais envie au contraire d’être un peu comme les autres. 

À écouter : Judah Wharsky - Bruxelles (sorti le 17 février 2013/Pan-European Recording)

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Retrouvez l'interview dans son intégralité sur le groupe « Garage à beats »