Culture

Jill Magid : l'histoire d'une artiste au sein des services secrets

Article publié le 30 août 2012
Article publié le 30 août 2012
L'histoire commence en 2005 lorsque Jill Magid, une artiste américaine de Brooklyn, décide de travailler sur la nouvelle image des services secrets néerlandais. S'ensuivent secret, mystère et censure jusqu'à ce qu'elle soit considérée comme « une menace pour la sécurité nationale ». Entretien, probablement sur écoute, avec une passionnée des méthodes de surveillance.

cafebabel.com : Jill, en 2008, vous avez été choisie pour diriger un projet artistique au sein des services secrets néerlandais intitulé  « L’ordre démocratique ». Pourquoi vous ?

Jill Magid : En 2005, les services secrets néerlandais (AIVD) m’ont contacté pour réaliser un projet sur leurs nouveaux bureaux. Ils avaient besoin de quartiers généraux plus grands en réaction à la nouvelle « vague de terrorisme » de l’époque. Conformément à la loi hollandaise, un certain pourcentage du budget total devait être consacré à un appel d’offre pour la partie artistique du projet. J’ai répondu à l’appel d’offre sur le conseil d’un conservateur qui travaillait pour une agence gouvernementale. Il avait entendu parler de mon travail, notamment un projet intitulé Evidence Locker au cours duquel je fus très proche de Citywatch (regroupant la Merseyside Police et le conseil municipal de Liverpool) dont la spécialité est la vidéosurveillance. Citywatch détient le plus large dispositif de ce type en Angleterre. Pendant 31 jours, j’ai été suivie et filmée par la police. Je leur ai écrit des lettres d’amour sous la forme du Subject Acess Request Forms – un document qui permet d’accéder à ses informations personnelles. J’ai donc créé un portrait intime des relations qu'entretenaient la police, la ville et moi même. Puis, j’ai montré ce projet à l’AIVD. Peut-être qu’ils avaient simplement besoin d’une histoire d’amour.

cafebabel.com :Qu’est-ce qui vous a le plus étonné lors de vos entretiens avec ces agents secrets qui se sont quand même étalés sur 3 ans ?

Jill Magid : Je pensais qu’en entrant en contact avec l’AIVD, j’allais comprendre leur système ainsi que la manière dont la confidentialité et le pouvoir du gouvernement fonctionnait. J’étais intéressée par ces agents, notamment par leur comportement et leur manière de penser. J’ai commencé à apprendre leur langue, leurs codes, leur méthodologie. Puis j’ai commencé à devenir comme eux. C’est la raison pour laquelle j’ai intitulé mon livre – récit de mon expérience – Becoming Tarden. Tarden est le nom du personnage principal d’un des livres de Jerzy Kosinski, Cockpit, un agent tellement infiltré que les autres espions ne savent pas qu’il en est un.

Un extrait de la présentation de néons que rassemblait l'exposition "Article 12", présentée par Jill Magid à Stroom.

cafebabel.com : L’exposition que vous avez présentée après votre passage dans les services secrets faisait apparaître de nombreuses fois une expression très particulière : « I can burn your face ». Pouvez-vous nous expliquer le concept ?

« Imaginez si ces gens-là mettaient leur potentiel d’observation au service d’autres choses. Ce serait fantastique !»

Jill Magid : Quand les nouveaux locaux de l’AIVD ont été inaugurés en 2008, j’avais des œuvres installées en permanence dans l’immeuble, que seul les agents pouvaient voir. J’ai aussi tenu une exposition publique à Stroom (Den Hague, à l’Ouest des Pays-Bas, ndlr) intitulé « Article 12 ». Au sein de l’exposition, j’ai procédé à une installation faite de néons rouges sur tout un étage avec la mention « I Can Burn Your Face ». Littéralement, « Brûler la face » , cette expression provient de l’argot utilisé par les agents qui signifie « se faire griller ». A la fin de mon travail à l’AIVD, les agents m’ont dit que je commençais à devenir dangereuse, que j’en savais trop sur chacun d’eux. Je pouvais donc les « griller ». L’œuvre composée de néons rouges faisait référence à cette incandescence, cette possibilité de « griller » quelqu’un.

cafebabel.com : Après plusieurs projets consacrés à la sécurité et à la surveillance, vous êtes désormais considérée comme une artiste qui porte un nouveau regard sur la police, la supervision etc…Comment en êtes-vous venue à vous intéresser à ces questions ?

Jill Magid : Je m’intéresse à l’observation, l’intimité, le secret, le pouvoir. Je suis notamment attirée par les organisations dont le travail est d’observer, comme la police de Liverpool via leur système de surveillance ou les services secrets hollandais. Ce type de système fonctionne à distance, avec une vue panoptique, en égalisant tout le monde, en écrasant l’individu. Je me suis donc intéressée au potentiel de douceur et d’intimité que pouvait comportait ce type de technologies, aux idées-fausses concernant leur omniscience, la manière dont il cachait la mémoire, leur supposée intangibilité – et, en somme, à leur caractère réversible. Imaginez si ces gens-là mettaient leur potentiel d’observation au service d’autres choses. Ce serait fantastique !

cafebabel.com :Justement, vous avez aussi connu la censure lorsque que vous avez voulu publier votre livre qui relate votre expérience au sein de l’AIVD…

La présentation du livre avec la reliure arrachée symbolise la censure que les services secrets ont effectuée.Jill Magid : Avant mon exposition à Stroom, j’ai donné un premier brouillon du livre à mon contact au sein de l’AIVD et je lui ai demandé de le peaufiner. J’espérais avoir l’aide de l’AIVD pour corriger certains mots, certaines phrases. Rentrée à New-York, je suis revenue cinq semaines plus tard à Amsterdam pour apprendre que j’étais considérée comme « une menace pour la sécurité nationale » Plein de pièces qui devaient être présentées à l’expo ont été définitivement confisquées. L’AIVD m’a demandé d’arrêter d’écrire en me disant que 40% du livre avait déjà été censuré. J’ai engagé un avocat pour garder le livre en l’état, ou du moins le manuscrit rédigé. Bref, le méli-mélo juridique s’est achevé quand le directeur de l’AIVD m’a proposé de présenter l’ouvrage non-censuré, sous glace, lors d’une seule exposition. Après quoi, le livre deviendrait la propriété permanente du gouvernement hollandais. Au départ, j’étais abattue. Puis, petit à petit, je me suis rendu compte de l’ironie de la situation. J’ai donc accepté leur offre point par point en présentant mon livre dans mon unique représentation nommée Authority to Remove au musée Tate Modern à Londres, en 2009. Je les ai invités à venir prendre le livre. Ce qu’ils ont fait très rapidement. Enfin…ces gens m’ont engagé pour que je donne un visage humain à leur institution et en retour, ils me censurent !

cafebabel.com :Vous avez été exposée à Paris en juillet dernier pour The Status of the Shooter, à la galerie Yvon Lambert, pouvez-vous nous en dire un peu plus ?

Jill Magid : The Status of the Shooter est une étude que j’ai réalisée concernant une psychose tant morale qu’institutionnelle à la suite d’une fusillade perpétrée à l’université du Texas en 2010. L’étudiant en question a tiré en l’air, au sol avant de se suicider dans une bibliothèque. J’ai donc exploré les significations que pouvait avoir une fusillade quand elle était liée à un événement aussi dramatique en utilisant par exemple les données matérielles de la police texane pendant l’incident et les appels enregistrés par le 911. Comme dans mon projet sur les espions, The Status of the Shooter est un prolongement de mon travail sur un individu isolé pris dans l’immensité de la sphère du public, du privé et du pouvoir.

Photos : Une (cc) _lope/flickr ; Texte : Becoming Tarden (cc) linniekin/flickr, "I Can Burn Your Face" © courtoisie du site officiel de la galerie Yvon Lambert ; Vidéo (cc) bebeboon/YouTube