Culture

Jeta Xharra : « Le show de la vie au Kosovo »

Article publié le 18 décembre 2007
Article publié le 18 décembre 2007
Dramaturge et journaliste, Jeta Xharra, présentatrice télé kosovare, impertinente et un tantinet agressive, met les politiciens locaux en face de leurs responsabilités. Et soutient l’indépendance du Kosovo.

Un attroupement de grands-mères venues de Mitrovica applaudit une future mariée dans la galerie d’un restaurant plongé dans une lumière tamisée. Jeta Xharra tente de se faire entendre dans le brouhaha ambiant, alors qu’il pleut fort sur les pavés de Pristina.

« Arrêtez quelqu’un dans la rue. Vous verrez, il ne saura pas que j’écris des pièces de théâtre  », devine la jeune femme de 29 ans. « Par contre, il reconnaîtra une présentatrice de télévision, un peu agressive, qui dénonce tout ce que ne sont pas les médias d’aujourd’hui ! »

Xharra a toujours été une militante. Déjà à 18 ans, elle rentrait chez elle en catimini, les chaussures toutes crottées, après avoir servi de guide et d’interprète à la BBC pendant la guerre de 1998/1999. Elle se souvient d’un ‘pays des merveilles’journalistique, rempli de réfugiés et de maisons en feu. « Comment veux-tu rester assise sur ta chaise dans une classe, à apprendre l’art et le théâtre, alors que la guerre est là à quelques kilomètres à l’extérieur de la ville ?  »

Sa ville natale, Pristina, était confinée, protégée de la guerre, comme un cocon où régnait malgré tout la ségrégation raciale. Quand ses parents, tout deux conseillers juridiques, ont été licenciés seulement parce qu’ils étaient albanais, Xharra a vu Milosevic faire de sa mère « une femme au foyer  » : « C’était un choc émotionnel grave et pourtant si banal  ».

Une émission politiquement incorrect

Devant son café au lait, la journaliste raconte ce qu’elle apelle ‘la fuite des cerveaux à l’envers’, qui voit de nombreux Kosovars revenir au pays après un long exile. Après la guerre, Xharra s’autofinance deux diplômes différents, l’un sur l’étude des guerres, l’autre sur l’écriture de scénario. Puis, elle a écrit sa première pièce ‘Warless’ (2004), tout en travaillant dans une multinationale du service à Londres. «Travaille dix ans pour être promue dans une entreprise qui, de toute façon, n’a pas besoin de toi… ou comment faire des pas de géants dans une pièce minuscule ! »

Elle fait pourtant son pas de géant à elle en 2005, et devient la directrice d’un réseau de reportage et d’investigation des Balkans (BIRN), un centre de pratique journalistique et de charité spécialisé dans le reportage d’investigation. «Nous devons avancer à la vitesse de la lumière pour nous développer et arriver là où nous devrions déjà être  », insiste-t-elle en évoquant les médias. « Il faut que nous devenions ‘mainstream’ ».

Son émission d’actualité s’appelle ‘Jeta në Kosovë’. Elle est diffusée depuis deux ans maintenant sur la chaîne RTK. Comme son nom l’indique, le show évoque « la vie au Kosovo  », annonce Xharra d’entrée en listant les villes qui ne disposent pas « d’égouts, de routes bitumées, là où le chômage sévit et où les rues sont plongées dans le noir car les lampadaires sont cassés  ».

Où tire-t-elle son inspiration ? «De Londres », répond Xharra sans détour : «Cette ville m’a transmis la culture du journalisme. Les journaux et les débats me manquent. Je copie un peu l’idée de Newsnight. Son présentateur, Paxman, est mon modèle, même s’il est agaçant ! » La personnalité de Xharra, vigilante et agressive, a provoqué la surprise générale. Les débats électoraux de ses émissions ont attiré près de 900 foyers, presque neuf fois plus qu’aux débuts de sa retransmission.

Xharra y brandit des factures d’électricité de 3000 à 5 000 euros sous le nez de ses invités, des hommes politiques suant à grosses gouttes. «Nous avons couverts trois élections mais celles-ci sont véritablement les premières  », estime-t-elle. «  Les parties disent qu’ils vont apporter l’indépendance. C’est clair : aujourd’hui, elles ne sont pas en compétition pour l’indépendance mais plutôt pour l’électricité ! Et si ces politiciens ne gardent pas leurs promesses, nous allons rejouer les images de l’émission et ne jamais les lâcher ! »

L’avantage d’être femme

Xharra ne manque pas de franchise et sait bien qu’elle incarne une figure irritante dans une société pas vraiment habituée à voir une jeune femme menaçant de très honorables ‘anciens’ invités sur son plateau : « Je ne pourrais pas le faire si j’étais un homme. Je me serais déjà pris un coup de pied au cul il y a bien longtemps ! Être une femme est un avantage, je crois. Ils ne savent pas comment regarder une femme dans les yeux. J’ai quand même essayé d’avoir l’air plus vieille au début », se souvient-elle.

Sans maquillage, la Xharra qui est assise en face de moi a su défier les conventions patriarcales en basant toute son émission sur sa personnalité. Le succès est au rendez-vous, mais la jeune femme ne se repose pas pour autant sur ses lauriers. Elle recherche en ce moment de nouveaux présentateurs talentueux qui seraient «  plus sympas que moi, pour changer ! »

« Sur le plateau, je cherche à savoir en priorité, qui s’occupe de quoi : nous sommes toujours dans un schéma communiste, les politiciens dirigent, sans démocratiquement répondre aux gens qui ont voté pour eux. Si ces hommes peuvent se tirer sans payer les factures, c’est parce que l’état ici a toujours été considéré comme un ennemi. C’est toujours la faute de quelqu’un autre. De toutes manières, 90 % des Albanais n’ont jamais appartenu à un état », pense-t-elle tout haut.

Militante pour l’indépendance

Ce genre de commentaires a fait de Xharra une poupée vaudou. Comment gère-t-elle les attaques de ceux qui sont contre l’indépendance ? « Rien n’a pu empêcher notre diffusion. Certaines personnes essaient de nous mettre des bâtons dans les roues. J’ai dû en forcer d’autres à m’aider.  »

« Je suis très favorable à l’indépendance parce que j’aimerais voir un Etat se créer. Ce n’est pas la réponse à tout bien sûr, nous devons unir nos forces de différentes manières. » Xharra parle vite et évoque son grand père, mort à 97 ans, il y a tout juste un an. Embauché par l’Albanie en tant que professeur dans les années 40, il a ouvert une école du soir au Kosovo, tout en encourageant les villageois à scolariser leurs filles. « Nos dirigeants veulent s’engager à améliorer le système éducatif mais ils disent qu’ils s’en occuperont seulement quand le Kosovo aura un statut politique. Huit ans après la guerre, la société n’est pas prête à jouer au jeu nationaliste. »

Pour l’instant, le consensus domine et sert les arguments du camp anti indépendance et des Serbes. « Bien-sûr, être en Serbie n’est pas une option. Ils nous ont tués en quelque sorte, mais nous avons encore des factures à payer  ». C’est fait, le débat critique est devenu ‘mainstream’au Kosovo.

Le 'best of' de Jeta au Kosovo

(Photos du texte : BIRN)