Culture

Jacek Wozniak : « La satire fait office de tampon entre les autorités et la société »

Article publié le 25 février 2015
Article publié le 25 février 2015

Quand Jacek Woźniak, artiste et journaliste, s'est installé à Paris en 1982, la carrière de Jean Cabut, icône des dessins satiriques, était en plein essor. Ils sont rapidement devenus amis et ont, entre autre, donné naissance à la collection de dessins Les Impubliables. Ils étaient alors loin de se douter que Cabu serait assassiné le 7 janvier 2015 au nom d'Allah dans les locaux de Charlie Hebdo.

C'est dans le Marais, un quartier historique de Paris, que je rencontre Jacek Woźniak, à deux pas de son studio et de la rédaction du Canard enchaîné. Je suis impatiente de rencontrer cet artiste provocateur et excentrique dont la vie a été, après tout, remplie de succès. 

Tu t'es vu sans Cabu ?

Ses articles ont été publiés dans des journaux comme Le Monde, Libération ou Le Canard enchaîné, sans parler de ses photos, de ses posters ou encore de ses pochettes de CD très prisées. Il a également collaboré avec des gens comme Manu Chao ou Archie Sheep. À mon grand étonnement, Woźniak s'avère être très modeste et accessible. Il me salue en me disant « Appelle moi Jack », alors que je pourrais bien être sa fille. L'espace d'un instant je me demande si les choses seraient différentes si nous étions en Pologne.

La Pologne que Woźniak a laissée derrière lui était un pays hostile aux artistes indépendants, la censure et la propagande y fleurissaient à chaque coin de rue. L'artiste a trouvé refuge en France, où le public a apprécié son style original qui rappelle les oeuvres de Joan Miro, Vassily Kandinsky et consorts. La simplicité et le pouvoir expressif de ses peintures créent un medium qui interpelle et qui est capable de diffuser efficacement des contenus et des messages satiriques. L'oeuvre de Jacek Woźniak déborde d'énergie et de couleurs.

C'est cette couleur qui a amené l'artiste à devenir ami avec Jean Cabut, plus connu sous le nom de « Cabu ».  « C'est moi qui coloriait ses dessins car les couleurs ne l'intéressaient pas, se souvient Woźniak. Il utilisait des crayons de couleurs pour enfants, c'était du Cabu tout craché. Les premiers dessins sur lesquels j'ai travaillé étaient ceux du Club Dorothée, le programme qui a donné à Cabu sa popularité.»

Après la fusillade à Charlie Hebdo, au cours de laquelle Cabu a été assassiné, les Français ont vu une partie de leur enfance s'envoler : le défunt dessinateur avait joué un grand rôle dans leur passage à l'âge adulte. « Ce n'est qu'une semaine après la tragédie que j'ai enfin reconnu qu'il était mort, explique Woźniak. C'est intéressant de penser que les frères Kouachi (les tireurs, ndlr) ont grandi en France et ont sans doute même regardé le Club Dorothée », ajoute-t-il avant de reprendre son souffle. « Quelque chose a dû se passer dans leur vie. Les gens disent souvent qu'un passage en prison change un homme. »

Nous nous rencontrons deux semaines après la fusillade : la France entière est encore en deuil et le monde se laisse aller à des tendances islamophobes entretenues par le discours populiste des partis politiques tels le Front National ou UKIP. Pegida sort de sa cachette à Dresde (Allemagne) pour cracher ses slogans racistes. Pourtant, selon Woźniak, les politiques du terrorisme ne devraient pas être utilisées pour excuser ou restreindre car il s'agit d'une sphère complexe et confidentielle. « Il y a beaucoup d'éléments auxquels nous n'avons pas accès, mais cela reste des jeux économiques. La religion joue le premier rôle, la politique n'a rien à voir là-dedans », explique-t-il.

Et puisque cette sphère confidentielle est vouée à rester confidentielle aussi longtemps que possible, les systèmes éducatifs du monde entier s'attachent de moins à moins à élever des individus à faire preuve d'esprit critique. « Aujourd'hui, on apprend aux enfants à ne s'opposer à rien : on leur apprend qu'il faut gagner de l'argent, rien d'autre », Woźniak critique sans ménagement l'influence du capitalisme sur l'éducation. « L'éducation en Europe est un système artificiel qui s'est perdu il y a déjà plusieurs années. De nos jours, on n'apprend plus aux jeunes la tolérance mais comment réussir à un examen », commente-t-il.

Alors, quel est donc le lien entre l'instruction, l'éducation et la liberté dans notre société démocratique ? « Aux obsèques de Tignous (un des dessinateurs de Charlie tué dans les attaques, ndlr), Christiane Taubira a dit que nous avions l'impression d'avoir déjà tout, y compris la liberté d'expression. Mais la liberté n'est pas quelque chose que l'on obtient une bonne fois pour toute, c'est un processus qui doit être maintenu en permanence », explique l'artiste.

Le problème ce n'est pas la religion, c'est l'argent

Même s'il vit à Paris depuis 33 ans, Jacek Woźniak retourne fréquement en Pologne, qui a pris le mauvais chemin en alimentant un capitalisme assoiffé qui transforme les Polonais en une armée de consommateurs conformistes. « Ce ne sont pas ces changements que nous voulions », me dit-il. Il admet cependant que la Pologne n'est pas le seul pays pris au piège des griffes du veau d'or. « La consommation et la religion sont deux formes de manipulation. La religion est aussi une forme de contrôle de l'esprit, explique l'artiste. Mais quand on contrôle un groupe de gens, quand quelque chose comme l'État islamique - qui croule sous le pétrole brut - se forme, ce n'est pas la religion le problème, c'est l'argent. »

Les hommes politiques qui posaient pour les photos, lors de la marche Républicaine du 11 janvier, auraient sans doute beaucoup à nous dire sur l'importance du rôle joué par l'argent. Près d'un million et demi de gens ont marché dans les rues de Paris pour rendre hommage aux victimes de la fusillade et condamner une attaque contre la liberté d'expression. « La liberté d'expression n'est pas une liberté partielle. » Woźniak se souvient de ses années en Pologne, quand il travaillait aux côtés du mouvement Solidarnosc et écrivait pour les magazines politiques Polytyka et Wryj,  ce dernier qu'il a lui-même fondé. « Quand je travaillais pour les journaux Polityka et Życie, chacun des magazines avait son propre censeur. »

Il n'y en avait aucun en France en 1982 quand Woźniak est arrivé. À la place, existait une sorte d'auto-censure fondée sur les coutumes et le capitalisme. « Aucun des journaux traditionnels ne voulait publier des dessins du Pape - cela aurait été tout simplement inapproprié, se souvient-il. Et puis il y avait les publicités - on ne pouvait se moquer de Bouygues dans un journal qui publiait ses annonces publicitaires. »

À chaque cour son bouffon

Peut-on donc rire de tout en Europe ? Comment doit-on aborder la question du blasphème dans des sociétés aux cultures et religions multiples ? « Dans une société comme celle-ci, si l'on doit prêter attention à tout et à chacun, on arrive à rien. Ou alors on se retrouve avec une société bien sous tous rapport et très artificielle. Rien d'autre que du plastique, affirme Woźniak. On a besoin de conflits pour avancer. Échanger des points de vues permet de réaliser que ceux qui ont le pouvoir et l'argent ne sont pas les seuls à avoir raison. »

Dans une société libérale, le refus, la moquerie, la caricature, la comédie et le grotesque sont les éléments clés d'une critique constructive. « La satire fait office de tampon entre les autorités et la société. Elle amortit le choc. Si les papes catholiques et les imams musulmans avaient leurs propres bouffons, il n'y aurait aucun problème, aucune tragédie. »

Bien qu'il soit difficile de ne pas reconnaître le sens des conclusions logiques que tire Woźniak, elles soulèvent tout de même une question : est-ce que les actions de fanatiques aveuglés par la guerre sainte ont quoi que ce soit à voir avec un raisonnement logique et éclairé ? La compréhension et la solidarité apaisent nos peurs quant au futur, mais suffiront-elles à prévenir de tels évènements ?

On se souvient encore de ces kalachnikov prenant en visée des crayons désarmés. Là se trouve le meilleur symbole de l'inéquité de ce combat schizophrène.